Toutes les iniquites, toutes les superstitions, tous les fanatismes la denoncent, l'insultent et l'injurient comme ils peuvent. Je me rappelle une encyclique celebre dont quelques mots remarquables me sont restes dans l'esprit. Dans cette encyclique, un pape, notre contemporain, Gregoire XVI, ennemi de son siecle, ce qui est un peu le malheur des papes, et ayant toujours presents a la pensee l'ancien dragon et la bete de l'Apocalypse, qualifiait ainsi la presse dans son latin de moine camaldule: _Gula ignea, caligo, impetus immanis cum strepitu horrendo. Je ne conteste rien de cela; le portrait est ressemblant. Bouche de feu, fumee, rapidite prodigieuse, bruit formidable. Eh oui, c'est la locomotive qui passe! c'est la presse, c'est l'immense et sainte locomotive du progres!
Ou va-t-elle? ou entraine-t-elle la civilisation? ou emporte-t-il les peuples, ce puissant remorqueur? Le tunnel est long, obscur et terrible. Car on peut dire que l'humanite est encore sous terre, tant la matiere l'enveloppe et l'ecrase, tant les superstitions, les prejuges et les tyrannies font une voute epaisse, tant elle a de tenebres au-dessus d'elle! Helas, depuis que l'homme existe, l'histoire entiere est souterraine; on n'y apercoit nulle part le rayon divin. Mais au dix-neuvieme siecle, mais apres la revolution francaise, il y a espoir, il y a certitude. La-bas, loin devant nous, un point lumineux apparait. Il grandit, il grandit a chaque instant, c'est l'avenir, c'est la realisation, c'est la fin des miseres, c'est l'aube des joies, c'est Chanaan! c'est la terre future ou l'on n'aura plus autour de soi que des freres et au-dessus de soi que le ciel. Courage a la locomotive sacree! courage a la pensee! courage a la science! courage a la philosophie! courage a la presse! courage a vous tous, esprits! L'heure approche ou l'humanite, delivree enfin de ce noir tunnel de six mille ans, eperdue, brusquement face a face avec le soleil de l'ideal, fera sa sortie sublime dans l'eblouissement!
Messieurs, encore un mot, et permettez, dans votre indulgence cordiale, que ce mot soit personnel.
Etre au milieu de vous, c'est un bonheur. Je rends grace a Dieu qui m'a donne, dans ma vie severe, cette heure charmante. Demain je rentrerai dans l'ombre. Mais je vous ai vus, je vous ai parle, j'ai entendu vos voix, j'ai serre vos mains, j'emporte cela dans ma solitude.
Vous, mes amis de France,—et mes autres amis qui sont ici trouveront tout simple que ce soit a vous que j'adresse mon dernier mot,—il y a onze ans, vous avez vu partir presque un jeune homme, vous retrouvez un vieillard. Les cheveux ont change, le coeur non. Je vous remercie de vous etre souvenus d'un absent; je vous remercie d'etre venus. Accueillez,—et vous aussi, plus jeunes, dont les noms m'etaient chers de loin et que je vois ici pour la premiere fois,—accueillez mon profond attendrissement. Il me semble que je respire parmi vous l'air natal, il me semble que chacun de vous m'apporte un peu de France, il me semble que je vois sortir de toutes vos ames groupees autour de moi, quelque chose de charmant et d'auguste qui ressemble a une lumiere et qui est le sourire de la patrie.
Je bois a la presse! a sa puissance, a sa gloire, a son efficacite! a sa liberte en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Amerique! a sa delivrance ailleurs!
IV
LE BANQUET DES ENFANTS
A L'EDITEUR CASTEL
Hauteville-House, 5 octobre 1862.