D'ailleurs, il y a deux grandes manieres d'etre esclave, celle de Spartacus et celle d'Epictete. L'un brise ses fers, l'autre prouve son ame. Quand l'ecrivain enchaine ne peut recourir a la premiere maniere, il lui reste la seconde.
Non, quoi que fassent les despotes, j'en atteste tous les hommes libres qui m'ecoutent, et cela, vous l'avez recemment dit en termes admirables, monsieur Pelletan, et de plus, vous et tant d'autres, vous l'avez prouve par votre genereux exemple, non, il n'y a point d'asservissement pour l'esprit!
Messieurs, au siecle ou nous sommes, sans la liberte de la presse, point de salut. Fausse route, naufrage et desastre partout.
Il y a aujourd'hui de certaines questions, qui sont les questions du siecle, et qui sont la devant nous, inevitables. Pas de milieu; il faut s'y briser, ou s'y refugier. La societe navigue irresistiblement de ce cote-la. Ces questions sont le sujet du livre douloureux dont il a ete parle tout a l'heure si magnifiquement. Pauperisme, parasitisme, production et repartition de la richesse, monnaie, credit, travail, salaire, extinction du proletariat, decroissance progressive de la penalite, misere, prostitution, droit de la femme, qui releve de minorite une moitie de l'espece humaine, droit de l'enfant, qui exige—je dis exige—l'enseignement gratuit et obligatoire, droit de l'ame, qui implique la liberte religieuse; tels sont les problemes. Avec la presse libre, ils ont de la lumiere au-dessus d'eux, ils sont praticables, on voit leurs precipices, on voit leurs issues, on peut les aborder, on peut y penetrer. Abordes et penetres, c'est-a-dire resolus, ils sauveront le monde. Sans la presse, nuit profonde; tous ces problemes sont sur-le-champ redoutables, on ne distingue plus que leurs escarpements, on peut en manquer l'entree, et la societe peut y sombrer. Eteignez le phare, le port devient l'ecueil.
Messieurs, avec la presse libre, pas d'erreur possible, pas de vacillation, pas de tatonnement dans la marche humaine. Au milieu des problemes sociaux, ces sombres carrefours, la presse est le doigt indicateur. Nulle incertitude. Allez a l'ideal, allez a la justice et a la verite. Car il ne suffit pas de marcher, il faut marcher en avant. Dans quel sens allez-vous? La est toute la question. Simuler le mouvement, ce n'est point accomplir le progres; marquer le pas sans avancer, cela est bon pour l'obeissance passive; pietiner indefiniment dans l'orniere est un mouvement machinal indigne du genre humain. Ayons un but, sachons ou nous allons, proportionnons l'effort au resultat, et que dans chacun des pas que nous faisons il y ait une idee, et qu'un pas s'enchaine logiquement a l'autre, et qu'apres l'idee vienne la solution, et qu'a la suite du droit vienne la victoire. Jamais de pas en arriere. L'indecision du mouvement denonce le vide du cerveau. Vouloir et ne vouloir pas, quoi de plus miserable! Qui hesite, recule et atermoie, ne pense pas. Quant a moi, je n'admets pas plus la politique sans tete que l'Italie sans Rome.
Puisque j'ai prononce ce mot, Rome, souffrez que je m'interrompe, et que ma pensee, detournee un instant, aille a ce vaillant qui est la-bas sur un lit de douleur. Certes, il a raison de sourire. La gloire et le droit sont avec lui. Ce qui confond, ce qui accable, c'est qu'il se soit trouve, c'est qu'il ait pu se trouver en Italie, dans cette noble et illustre Italie, des hommes pour lever l'epee contre cette vertu. Ces italiens-la n'ont donc pas reconnu un romain?
Ces hommes se disent les hommes de l'Italie; ils crient qu'elle est victorieuse, et ils ne s'apercoivent pas qu'elle est decapitee. Ah! c'est la une sombre aventure, et l'histoire reculera indignee devant cette hideuse victoire qui consiste a tuer Garibaldi afin de ne pas avoir Rome!
Le coeur se souleve. Passons.
Messieurs, quel est l'auxiliaire du patriote? La presse. Quel est l'epouvantail du lache et du traitre? La presse.
Je le sais, la presse est haie, c'est la une grande raison de l'aimer.