Si je n'avais a repondre qu'a l'honorable bourgmestre de Bruxelles, ma tache serait simple; je n'aurais, pour glorifier le magistrat si dignement, populaire et la ville si noblement hospitaliere, qu'a repeter ce qui est dans toutes les bouches, et il me suffirait d'etre un echo; mais comment remercier les autres voix eloquentes et cordiales qui m'ont parle? A cote de ces editeurs considerables, auxquels on doit l'idee feconde d'une librairie internationale, sorte de lien preparatoire entre les peuples, je vois ici, reunis, des publicistes, des philosophes, d'eminents ecrivains, l'honneur des lettres, l'honneur du continent civilise. Je suis trouble et confus d'etre le centre d'une telle fete d'intelligences, et de voir tant d'honneur s'adresser a moi, qui ne suis rien qu'une conscience acceptant le devoir et un coeur resigne au sacrifice.
Remercier cette ville dans son premier magistrat serait simple, mais, je le repete, comment vous remercier tous? comment serrer toutes vos mains dans une seule etreinte? Eh bien, le moyen est simple aussi. Vous tous, qui etes ici, ecrivains, journalistes, editeurs, imprimeurs, publicistes, penseurs, que representez-vous? Toutes les energies de l'intelligence, toutes les formes de la publicite, vous etes l'esprit-legion, vous etes l'organe nouveau de la societe nouvelle, vous etes la Presse. Je porte un toast a la presse!
A la presse chez tous les peuples! a la presse libre! a la presse puissante, glorieuse et feconde!
Messieurs, la presse est la clarte du monde social; et, dans tout ce qui est clarte, il y a quelque chose de la providence.
La pensee est plus qu'un droit, c'est le souffle meme de l'homme. Qui entrave la pensee, attente a l'homme meme. Parler, ecrire, imprimer, publier, ce sont la, au point de vue du droit, des identites; ce sont la les cercles, s'elargissant sans cesse, de l'intelligence en action; ce sont la les ondes sonores de la pensee.
De tous ces cercles, de tous ces rayonnements de l'esprit humain, le plus large, c'est la presse. Le diametre de la presse, c'est le diametre meme de la civilisation.
A toute diminution de la liberte de la presse correspond une diminution de civilisation; la ou la presse libre est interceptee, on peut dire que la nutrition du genre humain est interrompue. Messieurs, la mission de notre temps, c'est de changer les vieilles assises de la societe, de creer l'ordre vrai, et de substituer partout les realites aux fictions. Dans ce deplacement des bases sociales, qui est le colossal travail de notre siecle, rien ne resiste a la presse appliquant sa puissance de traction au catholicisme, au militarisme, a l'absolutisme, aux blocs de faits et d'idees les plus refractaires.
La presse est la force. Pourquoi? parce qu'elle est l'intelligence.
Elle est le clairon vivant, elle sonne la diane des peuples, elle annonce a voix haute l'avenement du droit, elle ne tient compte de la nuit que pour saluer l'aurore, elle devine le jour, elle avertit le monde. Quelquefois, pourtant, chose etrange, c'est elle qu'on avertit. Ceci ressemble au hibou reprimandant le chant du coq.
Oui, dans certains pays, la presse est opprimee. Est-elle esclave?
Non. Presse esclave! c'est la un accouplement de mots impossible.