Quoi qu'il en soit, monsieur, cette question enorme, le meurtre legal, vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lachez pas prise. Que les hommes de bien s'acharnent a la reussite.
Il n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois a la Belgique a propos des condamnes de Charleroi; qu'il me soit permis de le repeter a la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure a la taille. L'unique mesure, c'est la quantite d'intelligence et la quantite de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites nations seront les grandes nations le jour ou, a cote des peuples forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les fanatismes et les prejuges, dans la haine, dans la guerre, dans l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fierement la fraternite, abhorreront le glaive, aneantiront l'echafaud, glorifieront le progres, et souriront, sereines comme le ciel. Les mots sont vains si les idees ne sont pas dessous. Il ne suffit pas d'etre la republique, il faut encore etre la liberte; il ne suffit pas d'etre la democratie, il faut encore etre l'humanite. Un peuple doit etre un homme, et un homme doit etre une ame. Au moment ou l'Europe recule, il serait beau que Geneve avancat. Que la Suisse y songe, et votre noble petite republique en particulier, une republique placant en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable. Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil antagonisme instructif, Geneve et Rome, et d'offrir aux regards et a la meditation du monde civilise, d'un cote Rome avec sa papaute qui condamne et damne, de l'autre Geneve avec son evangile qui pardonne.
O peuple de Geneve, votre ville est sur un lac de l'eden, vous etes dans un lieu beni; toutes les magnificences de la creation vous environnent; la contemplation habituelle du beau revele le vrai et impose des devoirs; la civilisation doit etre harmonie comme la nature; prenez conseil de toutes ces clementes merveilles, croyez-en votre ciel radieux, la bonte descend de l'azur, abolissez l'echafaud. Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remerciment et en echange, sur cet admirable coin de terre ou Dieu montre a l'homme la splendeur sacree des Alpes, l'Arve et le Rhone, le Leman bleu, le mont Blanc dans une aureole de soleil, l'homme montre a Dieu la guillotine!
Si rapide qu'eut ete la reponse de Victor Hugo, la deliberation du comite constituant fut plus hative encore, et, quand la lettre arriva, le travail etait termine. Le projet de constitution maintenait la peine de mort. Victor Hugo ne se decouragea pas. Le peuple n'ayant pas encore vote, tout n'etait pas fini. Victor Hugo ecrivit a M. Bost:
Hauteville-House, 29 novembre 1862.
Monsieur,
La lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer le 17 novembre vous est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain meme du jour ou je dictais cette lettre, a eclate, devant la cour d'assises de la Somme, cette affaire Doise-Gardin qui non seulement a tout a coup mis en lumiere certaines eventualites epouvantables de la peine de mort, mais encore a rendu palpable l'urgence d'une grande revision penale; les faits monstrueux ont une maniere a eux de demontrer la necessite des reformes.
Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans la Presse ces lignes datees du 24, et de Berne:
"Vous avez reproduit la lettre adressee par M. Victor Hugo a M. Bost, de Geneve, au sujet de la peine de mort. La publication de cette lettre est venue un peu tard; depuis quinze jours la constituante genevoise a termine ses travaux. La constitution qu'elle a elaboree ne donne point satisfaction aux voeux du poete, puisqu'elle n'abolit pas la peine de mort, sinon pour delit politique."
Non, il n'est pas trop tard.