Et cependant l'odeur des morts, affreux parfum
Qui se mele a l'encens des Tedeums superbes,
Monte du fond des bois, du fond des pres pleins d'herbes,
Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux!
Au fatal boulevard de Paris oublieux,
Au Mexique, en Pologne, en Crete ou la nuit tombe,
En Italie, on sent un miasme de tombe,
Comme si, sur ce globe et sous le firmament,
Etant dans sa saison d'epanouissement,
Vaste mancenillier de la terre en demence,
Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.
Partout des egorges! des massacres partout!
Le cadavre est a terre et l'idee est debout.
Ils gisent etendus dans les plaines farouches,
L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches.
On les dirait semes. Ils le sont. Le sillon
Se nomme liberte. La mort est l'aquilon,
Et les morts glorieux sont la graine sublime
Qu'elle disperse au loin sur l'avenir, abime.
Germez, heros! et vous, cadavres, pourrissez.
Fais ton oeuvre, o mystere! epars, nus, herisses,
Beants, montrant au ciel leurs bras coupes qui pendent,
Tous ces extermines immobiles attendent.
Et tandis que les rois, joyeux et desastreux,
Font une fete auguste et triomphale entre eux,
Tandis que leur olympe abonde, au fond des nues,
En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,
Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contents
Une fraternite de czars et de sultans,
De son cote, la-bas, au desert, sous la bise,
Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise;
Les betes du sepulcre ont leur vil rendez-vous;
Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux,
L'apre autour, les milans, feroces hirondelles,
Volent droit aux charniers, et tous a tire-d'ailes.
Se hatent vers les morts, et ces rauques oiseaux
S'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os,
Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupieres,
Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.
VIII
O peuple, noir dormeur, quand t'eveilleras-tu?
Rester couche sied mal a qui fut abattu.
Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate
Que t'a laisse l'abjecte et dure casemate,
La marque d'une corde autour de tes poignets.
Qu'as-tu fait de ton ame, o toi qui t'indignais?
L'empire est une cave, et toutes les especes
De nuit te tiennent pris sous leurs brumes epaisses.
Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,
La liberte, le droit, ces lumieres d'en haut;
Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles,
Sans souci de l'affront que tu fais aux etoiles!
Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton seant.
Qu'on voie enfin bouger le torse du geant.
La longueur du sommeil devient ignominie.
Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie.
N'as-tu pas conscience en ton accablement
Que l'opprobre s'accroit de moment en moment?
N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tete?
Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fete.
Tu dors sur ce fumier! Toi qui fus citoyen,
Te voila devenu bete de somme. Eh bien,
L'ane se leve, et brait; le boeuf se dresse, et beugle.
Cherche donc dans ta nuit puisqu'on t'a fait aveugle!
O toi qui fus si grand, debout! car il est tard.
Dans cette obscurite l'on peut mettre au hasard
La main sur de la honte ou bien sur de la gloire;
Etends le bras le long de la muraille noire;
L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher;
Tu parviendras peut-etre a trouver, a toucher,
A saisir une epee entre tes poings funebres,
Dans le tatonnement farouche des tenebres!
Hauteville-House, novembre 1867.
Un mois ne s'etait pas ecoule depuis la publication de ce poeme, que dix-sept traductions en avaient deja paru, dont quelques-unes en vers. Le dechainement de la presse clericale augmenta le retentissement.
Garibaldi repondit a Victor Hugo par un poeme en vers francais, noble remerciement d'une grande ame.
La publication du poeme de Victor Hugo donna lieu a un incident. En ce moment-la (novembre 1867), on jouait Hernani au Theatre-Francais, et l'on allait jouer Ruy Blas a l'Odeon. Les representations d'Hernani furent arretees, et Victor Hugo recut a Guernesey la lettre suivante: