Par le sabre en Espagne, en Prusse par la schlague,
Par la censure en France, on modere, on elague
L'exces de reverie et de tendance au droit.
Le peuple est pour le prince un soulier fort etroit;
L'elargir en l'usant aux marches militaires
Est utile. Un pontife en ses sermons austeres,
Sait rattacher au ciel nos lois, qu'on nomme abus,
Et le knout en latin s'appelle Syllabus.
L'ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave.
Le progres est beni; dans quoi? dans le zouave!
Les boulets sont benis dans leurs coups; le chacal
Est beni dans sa faim, s'il est pontifical.
Nous trouvons excellent, quant a nous, que le pape
Rie au nez de ce siecle inepte, ecrase, frappe;
Et, du moment qu'on veut lui prendre son argent,
Se fasse carrement recruteur et sergent,
Pousse a la guerre, et crie: a mort quiconque est libre!
Qu'il recommande au prone un obus de calibre,
Qu'il dise en achevant sa priere: egorgez!
Envoie aux combattants force fourgons charges,
De la poudre, du fer, du plomb, et ravitaille
L'extermination sur les champs de bataille!

V

Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat,
Ce chevalier errant des peuples, ce soldat.
Ce paladin, ce preux de l'ideal! qu'il parte.
Nous, les proscrits d'Athene, a ce proscrit de Sparte,
Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hote maintenant;
Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant.
Oui, viens, chacun de nous, frere a l'ame meurtrie,
Veut avec son exil te faire une patrie!
Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer.
Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer!
Nous chercherons quel est le nom de l'esperance;
Nous dirons: Italie! et tu repondras: France!
Et nous regarderons, car le soir fait rever,
En attendant les droits, les astres se lever.
L'amour du genre humain se double d'une haine
Egale au poids du joug, au froid noir de la chaine,
Aux mensonges du pretre, aux cruautes du roi.
Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi?
Parce que nous aimons. Toutes ces humbles tetes,
Nous voulons les voir croitre et nous sommes des betes
Dans l'antre, et nous avons les peuples pour petits.
Jetes au meme ecueil, mais non pas engloutis,
Frere, nous nous dirons tous les deux notre histoire;
Tu me raconteras Palerme et ta victoire,
Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots,
Et nous lirons ensemble Homere au bord des flots.
Puis tu continueras ta marche apre et hardie.

Et, la-bas, la lueur deviendra l'incendie.

VI

Ah! race italienne, il etait ton appui!
Ah! vous auriez eu Rome, o peuples, grace a lui,
Grace au bras du guerrier, grace au coeur du prophete.
D'abord il l'eut donnee, ensuite il l'eut refaite.

Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez
Pour s'ajouter sans trouble aux heros trepasses,
Il eut reforge Rome; il eut mele l'exemple
Du vieux sepulcre avec l'exemple du vieux temple;
Il eut mele Turin, Pise, Albe, Velletri,
Le Capitole avec le Vesuve, et petri
L'ame de Juvenal avec l'ame de Dante;
Il eut trempe d'airain la fibre independante;
Il vous eut des titans montre les fiers chemins.
Pleurez, italiens! il vous eut faits romains.

VII

Le crime est consomme. Qui l'a commis? Ce pape?
Non. Ce roi? non. Le glaive a leur bras faible echappe.
Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur;
Celui qui s'embusqua derriere notre mur;
Le fils du Sinon grec et du Judas biblique;
Celui qui, souriant, guetta la republique,
Son serment sur le front, son poignard a la main.

Il est parmi vous, rois, o groupe a peine humain,
Un homme que l'eclair de temps en temps regarde.
Ce condamne, qui triple autour de lui sa garde,
Perd sa peine. Son tour approche. Quand? Bientot.
C'est pourquoi l'on entend un grondement la-haut.
L'ombre est sur vos palais, o rois. La nuit l'apporte.
Tel que l'executeur frappant a votre porte,
Le tonnerre demande a parler a quelqu'un.