Oui, l'Amerique a raison d'etre fiere de ce grand citoyen du monde, de ce grand frere des hommes, George Peabody. Peabody a ete un homme heureux qui souffrait de toutes les souffrances, un riche qui sentait le froid, la faim et la soif des pauvres. Ayant sa place pres de Rothschild, il a trouve moyen de la changer en une place pres de Vincent de Paul. Comme Jesus-Christ il avait une plaie au flanc; cette plaie etait la misere des autres; ce n'etait pas du sang qui coulait de cette plaie, c'etait de l'or; or qui sortait d'un coeur.

Sur cette terre il y a les hommes de la haine et il y a les hommes de l'amour, Peabody fut un de ceux-ci. C'est sur le visage de ces hommes que nous voyons le sourire de Dieu. Quelle loi pratiquent-ils? Une seule, la loi de fraternite—loi divine, loi humaine, qui varie les secours selon les detresses, qui ici donne des preceptes, et qui la donne des millions, qui trace a travers les siecles dans nos tenebres une trainee de lumiere, et qui va de Jesus pauvre a Peabody riche.

Que Peabody s'en retourne chez vous, beni par nous! Notre monde l'envie au votre. La patrie gardera sa cendre et nos coeurs sa memoire. Que l'immensite emue des mers vous le rapporte! Le libre pavillon americain ne deploiera jamais assez d'etoiles au-dessus de ce cercueil.

Rapprochement que je ne puis m'empecher de faire, il y a aujourd'hui juste dix ans, le 2 decembre 1859, j'adressais, suppliant, isole, une priere pour le condamne d'Harper's Ferry a l'illustre nation americaine; aujourd'hui, c'est une glorification que je lui adresse. Depuis 1859, de grands evenements se sont accomplis, la servitude a ete abolie en Amerique; esperons que la misere, cette autre servitude, sera aussi abolie un jour et dans le monde entier; et, en attendant que le second progres vienne completer le premier, venerons-en les deux apotres, en accouplant dans une meme pensee de reconnaissance et de respect John Brown, l'ami des esclaves, a George Peabody, l'ami des pauvres.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.

A M. le colonel Berton, president du comite americain de Londres.

VII

A CHARLES HUGO

Hauteville-House, 18 decembre 1869.