Mon fils, te voila frappe pour la seconde fois. La premiere fois, il y a dix-neuf ans, tu combattais l'echafaud; on t'a condamne. La deuxieme fois, aujourd'hui, en rappelant le soldat a la fraternite, tu combattais la guerre; on t'a condamne. Je t'envie ces deux gloires.

En 1851, tu etais defendu par Cremieux, ce grand coeur eloquent, et par moi. En 1860, tu as ete defendu par Gambetta, le puissant evocateur du spectre de Baudin, et par Jules Favre, le maitre superbe de la parole, que j'ai vu si intrepide au 2 decembre.

Tout est bien. Sois content.

Tu commets le crime de preferer comme moi a la societe qui tue la societe qui eclaire et qui enseigne, et aux peuples s'entr'egorgeant les peuples s'entr'aidant; tu combats ces sombres obeissances passives, le bourreau et le soldat; tu ne veux pas pour l'ordre social de ces deux cariatides; a une extremite l'homme-guillotine, a l'autre extremite l'homme-chassepot. Tu aimes mieux Guillaume Penn que Joseph de Maistre, et Jesus que Cesar. Tu ne veux de hache qu'aux mains du pionnier dans la foret et de glaive qu'aux mains du citoyen devant la tyrannie. Au legislateur tu montres comme ideal Beccaria, et au soldat Garibaldi. Tout cela vaut bien quatre mois de prison et mille francs d'amende.

Ajoutons que tu es suspect de ne point approuver le viol des lois a main armee, et que peut-etre tu es capable d'exciter a la haine des arrestations nocturnes et au mepris du faux serment.

Tout est bien, je le repete.

J'ai ete enfant de troupe. A ma naissance j'ai ete inscrit par mon pere sur les controles du Royal-Corse (oui, Corse. Ce n'est pas ma faute). C'est pourquoi, puisque j'entre dans la voie des aveux, je dois convenir que j'ai une vieille sympathie pour l'armee. J'ai ecrit quelque part:

J'aime les gens d'epee en etant moi-meme un.

A une condition pourtant. C'est que l'epee sera sans tache.

L'epee que j'aime, c'est l'epee de Washington, l'epee de John Brown, l'epee de Barbes.