Il faut bien dire une chose a l'armee d'aujourd'hui, c'est qu'elle se tromperait de croire qu'elle ressemble a l'armee d'autrefois. Je parle de cette grande armee d'il y a soixante ans, qui s'est d'abord appelee armee de la republique, puis armee de l'empire, et qui etait a proprement parler, a travers l'Europe, l'armee de la revolution. Je sais tout ce qu'on peut dire contre cette armee-la, mais elle avait son grand cote. Cette armee-la demolissait partout les prejuges et les bastilles. Elle avait dans son havre-sac l'Encyclopedie. Elle semait la philosophie avec le sans-gene du corps de garde. Elle appelait le bourgeois pekin, mais elle appelait le pretre calotin. Elle brutalisait volontiers les superstitions, et Championnet donnait une chiquenaude a saint Janvier.

Quand l'empire voulut s'etablir, qui vota surtout contre lui? l'armee. Cette armee avait eu dans ses rangs Oudet et les Philadelphes. Elle avait eu Mallet, et Guidal, et mon parrain, Victor de Lahorie, tous trois fusilles en plaine de Grenelle. Paul-Louis Courier etait de cette armee. C'etaient les anciens compagnons de Hoche, de Marceau, de Kleber et de Desaix.

Cette armee-la, dans sa course a travers les capitales, vidait sur son passage toutes les geoles, encore pleines de victimes, en Allemagne les chambres de torture des Landgraves, a Rome les cachots du chateau Saint-Ange, en Espagne les caves de l'Inquisition. De 1792 a 1800, elle avait eventre a coups de sabre la vieille carcasse du despotisme europeen.

Plus tard, helas! elle fit des rois ou en laissa faire, mais elle en destituait. Elle arretait le pape. On etait loin de Mentana. En Espagne et en Italie, qui est-ce qui la combattait? des pretres. El pastor, el frayle, el cura, tels etaient les noms des chefs de bande; qu'on ote Napoleon, comme cette armee reste grande! Au fond, elle etait philosophe et citoyenne. Elle avait la vieille flamme de la republique. Elle etait l'esprit de la France, arme.

Je n'etais qu'un enfant alors, mais j'ai des souvenirs. En voici un.

J'etais a Madrid du temps de Joseph. C'etait l'epoque ou les pretres montraient aux paysans espagnols, qui voyaient la chose distinctement, la sainte vierge tenant Ferdinand VII par la main dans la comete de 1811. Nous etions, mes deux freres et moi, au seminaire des Nobles, college San Isidro. Nous avions pour maitres deux jesuites, un doux et un dur, don Manuel et don Basilio. Un jour, nos jesuites, par ordre sans doute, nous menerent sur un balcon pour voir arriver quatre regiments francais qui faisaient leur entree dans Madrid. Ces regiments avaient fait les guerres d'Italie et d'Allemagne, et revenaient de Portugal. La foule, bordant les rues sur le passage des soldats, regardait avec anxiete ces hommes qui apportaient dans la nuit catholique l'esprit francais, qui avaient fait subir a l'eglise la voie de fait revolutionnaire, qui avaient ouvert les couvents, defonce les grilles, arrache les voiles, aere les sacristies, et tue le saint-office. Pendant qu'ils defilaient sous notre balcon, don Manuel se pencha a l'oreille de don Basilio et lui dit: Voila Voltaire qui passe.

Que l'armee actuelle y songe, ces hommes-la eussent desobei, si on leur eut dit de tirer sur des femmes et des enfants. On n'arrive pas d'Arcole et de Friedland pour aller a Ricamarie.

J'y insiste, je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire contre cette grande armee morte, mais je lui sais gre de la trouee revolutionnaire qu'elle a faite dans la vieille Europe theocratique. La fumee dissipee, cette armee a laisse une trainee de lumiere.

Son malheur, qui se confond avec sa gloire, c'est d'avoir ete proportionnee au premier empire. Que l'armee actuelle craigne d'etre proportionnee au second.

Le dix-neuvieme siecle prend son bien partout ou il le trouve, et son bien c'est le progres. Il constate la quantite de recul, comme la quantite de progres, faite par une armee. Il n'accepte le soldat qu'a la condition d'y retrouver le citoyen. Le soldat est destine a s'evanouir, et le citoyen a survivre.