C'est parce que tu as cru cela vrai que tu as ete condamne par cette magistrature francaise qui, soit dit en passant, a du malheur quelquefois, et a qui il arrive de ne pouvoir plus retrouver des prevenus de haute trahison. Il parait que le trone cache bien.
Persistons. Soyons de plus en plus fideles a l'esprit de ce grand siecle. Ayons l'impartialite d'aimer toute la lumiere. Ne la chicanons pas sur le point de l'horizon ou elle se leve. Moi qui parle ici, a la fois solitaire et isole, comme je l'ai dit deja; solitaire par le lieu que j'habite, isole par les escarpements qui se sont faits autour de ma conscience, je suis profondement etranger a des polemiques qui ne m'arrivent souvent que longtemps apres leur date; je n'ecris et je n'inspire rien de ce qui agite Paris, mais j'aime cette agitation. J'y mele de loin mon ame. Je suis de ceux qui saluent l'esprit de la revolution partout ou ils le rencontrent, j'applaudis quiconque l'a en lui, qu'il se nomme Jules Favre ou Louis Blanc, Gambetta ou Barbes, Bancel ou Felix Pyat, et je sens ce souffle puissant dans la robuste eloquence de Pelletan comme dans l'eclatant sarcasme de Rochefort.
Voila ce que j'avais a te dire, mon fils.
Mon dix-neuvieme hiver d'exil commence. Je ne m'en plains pas. A Guernesey, l'hiver n'est qu'une longue tourmente. Pour une ame indignee et calme, c'est un bon voisinage que cet ocean en plein equilibre quoique en pleine tempete, et rien n'est fortifiant comme ce spectacle de la colere majestueuse.
VICTOR HUGO.
VIII
LES ENFANTS PAUVRES
Victor Hugo, selon son habitude, ferma cette annee 1869 par la fete des enfants pauvres. Cette annee 1869 etait l'avant-derniere annee de l'exil. Les journaux anglais publierent les paroles de Victor Hugo a ce Christmas de Hauteville-House. Nous les reproduisons.
Mesdames,
Je ne veux pas faire languir ces enfants qui attendent des jouets, et je tacherai de dire peu de paroles. Je l'ai deja dit, et je dois le repeter, cette petite oeuvre de fraternite pratique, limitee ici a quarante enfants seulement, est bien peu de chose par elle-meme, et ne vaudrait pas la peine d'en parler, si elle n'avait pris au dehors, comme la presse anglaise et americaine le constate d'annee en annee, une extension magnifique, et si le Diner des enfants pauvres, fonde il y a huit ans par moi dans ma maison, mais sur une tres petite echelle, n'etait devenu, grace a de bons et grands coeurs qui s'y sont devoues, une veritable institution, considerable par le chiffre enorme des enfants secourus. En Angleterre et en Amerique, ce chiffre s'accroit sans cesse. C'est par centaines de mille qu'il faut compter les diners de viande et de vin donnes aux enfants pauvres. Vous connaissez les admirables resultats obtenus par l'honorable lady Kate Thompson et par le reverend Wood. L'Illustrated London News a publie des estampes representant les vastes et belles salles ou se fait a Londres le Diner des enfants pauvres. Dans tout cela, Hauteville-House n'est rien, que le point de depart. Il ne lui revient que l'humble honneur d'avoir commence.