Eh bien! on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on ignorait tout ce qui va se passer; la premiere note du De Profundis coupant la chanson a boire vous fait passer un frisson dans les veines, on espere que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par son fils, on espere que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous ne le voudrez pas, maitre inflexible; il faut que le crime soit expie, il faut que le parricide aveugle chatie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-etre.

Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre ou il se retrouvait chez lui.

Mme Laurent a ete vraiment superbe dans Lucrece. Je ne meconnais pas les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait Mlle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que quand j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent me ferait pleurer a elle seule. Elle a eu comme Mlle Georges, au premier acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!" Mais au dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle est si humble, si tendre, si suppliante, elle a si peur, non d'etre tuee, mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour la rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous.

Vous n'avez eu jamais un Alfonse d'Este aussi vrai et aussi beau que Melingue. C'est un Bonington, ou, mieux, c'est un Titien vivant. On n'est pas plus prince, et prince italien, prince du seizieme siecle. Il est feroce et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure sa vengeance en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On l'admire avec epouvante faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve de beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou Gennaro est executeur et juge.

Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure dans le personnage mephistophelique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs,—que des artistes de reelle valeur, Charles Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer,—avaient l'air d'etre descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite—bien plus que royalement—artistement.

Mais—il ne m'en voudra pas de vous le dire—il y a quelqu'un qui vous a fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple.

Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre!