J'etais toute heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas louer ici votre puissance et votre genie, mais on peut vous remercier d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes.
Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface de Cromwell, donne le mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez le premier revele l'Orient dans les Orientales, le moyen age dans Notre-Dame de Paris.
Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees remuees, que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de decouvertes!
Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas a Guernesey qu'on reprenait Lucrece Borgia a Paris, vous avez cause doucement et paisiblement des chances de cette representation, puis a dix heures, au moment ou toute la salle rappelait Melingue et Mme Laurent apres le troisieme acte, vous vous endormiez afin de pouvoir vous lever selon votre habitude a la premiere heure, et on me dit que dans le meme instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille a votre oeuvre commencee.
GEORGE SAND.
VICTOR HUGO A GEORGE SAND
Hauteville-House, 8 fevrier 1870.
Grace a vous, j'ai assiste a cette representation. A travers votre admirable style, j'ai tout vu: ce theatre, ce drame, l'eblouissement du spectacle, cette salle eclatante, ces puissants et pathetiques acteurs soulevant les fremissements de la foule, toutes ces tetes attentives, ce peuple emu, et vous, la gloire, applaudissant.
Depuis vingt ans je suis en quarantaine. Les sauveurs de la propriete ont confisque ma propriete. Le coup d'etat a sequestre mon repertoire. Mes drames pestiferes sont au lazaret; le drapeau noir est sur moi. Il y a trois ans, on a laisse sortir du bagne Hernani; mais on l'y a fait rentrer le plus vite qu'on a pu, le public n'ayant pas montre assez de haine pour ce brigand. Aujourd'hui c'est le tour de Lucrece Borgia. La voila liberee. Mais elle est bien denoncee; elle est bien suspecte de contagion. La laissera-t-on longtemps dehors?
Vous venez de lui donner, vous, un laisser-passer inviolable. Vous etes la grande femme de ce siecle, une ame noble entre toutes, une sorte de posterite vivante, et vous avez le droit de parler haut. Je vous remercie.