"A qui la responsabilite d'une nouvelle strangulation d'homme?
"Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de regarder l'autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la democratie proscrite ou de l'empire debout, et assez puissant pour attacher un cadavre humain en trophee au gibet de Guernesey?"
On lit dans l'Homme, du 15 fevrier:
"C'est assez l'habitude des gouvernements et des puissances de la terre de repousser la priere des idees, ces grandes suppliantes. Tout ce qui est autorite, pouvoir, etat, est en general fort avare soit de libertes a fonder, soit de graces a repandre: la force est jalouse; et quand elle n'egorge pas comme a Paris, de haute lutte, ou par guet-apens, elle a, comme a Londres, ses petites fins de non-recevoir, ses necessites politiques, ses justices legales.
"Il arrive parfois, pourtant, que cela coute cher, et que l'autorite qui ne sait pas le pardon est cruellement chatiee, c'est lorsqu'un grand esprit profondement humain veille derriere les echafauds, derriere les gouvernements.
"Ainsi, l'homme qu'on vient de pendre a Guernesey, Victor Hugo l'avait defendu vivant; il l'avait abrite, quand il etait deja dans le froid de la mort, sous la pitie sainte; il avait jete, sur cette misere souillee de crimes, la riche hermine de l'esperance et la grande charte de l'inviolabilite qui permet l'expiation et le repentir. Mais a Londres la puissance est restee sourde a cette voix, comme aux sept cents echos qu'elle avait eveilles dans la petite ile emue, et l'on a pendu Tapner, apres trois sursis qui, pour cet homme de la mort, avaient ete trois renaissances, trois aurores! Eh bien, voila maintenant qu'aussi tenace que la loi, l'esprit vengeur de la philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie desesperee, ses bonds, ses gestes, ses convulsions supremes, ses regards presque eteints a travers le sang, et les pities indignees de la foule et ses anathemes!
"Qu'aura gagne la loi, qu'aura gagne le gouvernement, dites-le-nous, qu'aura gagne l'exemple a cette execution qui n'a pas ose affronter la grande place, publique et libre, qui par ses details hideux rappelle a tous les tragedies de l'abattoir, et qu'un formidable requisitoire vient de denoncer au monde?
"Ces pages eloquentes, nous le savons, n'emporteront point la peine de mort et ne rendront pas a la vie le condamne que la justice vient d'abattre; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la terre; mais la conscience humaine, qu'avaient peut-etre endormie les succes du crime, sera de nouveau remuee dans toutes ses profondeurs, et tot ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au siecle dernier se brisa la roue, sous Calas.
"Quant a nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent etre l'avenir et les destinees, nous sommes heureux et fiers que de tels actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs; c'est une esperance, c'est une joie, c'est pour nous une consolation supreme, puisque la patrie nous est fermee, de voir l'idee francaise rayonner ainsi sur nos tentes de l'exil, l'idee de France n'est-ce pas encore le soleil de France?
"Et voyez; pour que l'enseignement, sans doute, soit entier et decisif, comme les roles s'eclairent! Liee par les textes, il faut le reconnaitre, la justice condamne; souveraine et libre, la politique maintient, elle assure son cours a la loi de sang; apotres de charite, missionnaires de misericorde, les pretres de toutes les religions se derobent, ils n'arrivent que pour l'agonie;—et qui vient a la grace? L'opinion publique;—et qui la demande? Un proscrit. Honneur a lui!