Proscrits, nous avons deja plus d'une fois parle de cette guerre, et nous sommes condamnes a en parler longtemps encore. Helas! je n'y songe, quant a moi, que le coeur serre.
O francais qui m'entourez, la France avait une armee, une armee la premiere du monde, une armee admirable, incomparable, formee aux grandes guerres par vingt ans d'Afrique, une armee tete de colonne du genre humain, espece de Marseillaise vivante, aux strophes herissees de bayonnettes, qui, melee au souffle de la Revolution, n'eut eu qu'a faire chanter ses clairons pour faire a l'instant meme tomber en poussiere sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les vieilles chaines; cette armee, ou est-elle? qu'est-elle devenue? Citoyens, M. Bonaparte l'a prise. Qu'en a-t-il fait? d'abord il l'a enveloppee dans le linceul de son crime; ensuite il lui a cherche une tombe. Il a trouve la Crimee.
Car cet homme est pousse et aveugle par ce qu'il a en lui de fatal et par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son ame a son insu.
Proscrits, detournez un moment vos yeux de Cayenne ou il y a aussi un sepulcre, et regardez la-bas a l'orient. Vous y avez des freres.
L'armee francaise et l'armee anglaise sont la.
Qu'est-ce que c'est que cette tranchee qu'on ouvre devant cette ville tartare? cette tranchee a deux pas de laquelle coule le ruisseau de sang d'Inkermann, cette tranchee ou il y a des hommes qui passent la nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu'ils sont dans l'eau jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couches, mais dans un demi-metre de boue qui les recouvre entierement et ou ils mettent une pierre pour que leur tete en sorte; d'autres qui sont couches, mais dans la neige, sous la neige, et qui se reveilleront demain les pieds geles; d'autres qui sont couches, mais sur la glace et qui ne se reveilleront pas; d'autres qui marchent pieds nus par un froid de dix degres parce qu'ayant ote leurs souliers, ils n'ont plus la force de les remettre; d'autres couverts de plaies qu'on ne panse pas; tous sans abri, sans feu, presque sans aliments, faute de moyens de transport, ayant pour vetement des haillons mouilles devenus glacons, ronges de dyssenterie et de typhus, tues par le lit ou ils dorment, empoisonnes par l'eau qu'ils boivent [note: Voir aux Notes.], harceles de sorties, cribles de bombes, reveilles de l'agonie par la mitraille, et ne cessant d'etre des combattants que pour redevenir des mourants; cette tranchee ou l'Angleterre, a l'heure qu'il est, a entasse trente mille soldats, ou la France, le 17 decembre,—j'ignore le chiffre ulterieur,—avait couche quarante-six mille sept cents hommes; cette tranchee ou, en moins de trois mois, quatrevingt mille hommes ont disparu; cette tranchee de Sebastopol, c'est la fosse des deux armees. Le creusement de cette fosse, qui n'est pas finie, a deja coute trois milliards.
La guerre est un fossoyeur en grand qui se fait payer cher.
Oui, pour creuser la fosse des deux armees d'Angleterre et de France, la France et l'Angleterre, en comptant tout, y compris le capital des flottes englouties, y compris la depression de l'industrie, du commerce et du credit, ont deja depense trois milliards. Trois milliards! avec ces trois milliards on eut complete le reseau des chemins de fer anglais et francais, on eut construit le tunnel tubulaire de la Manche, meilleur trait d'union des deux peuples que la poignee de main de lord Palmerston et de M. Bonaparte qu'on nous montre au-dessus de nos tetes avec cette legende: A LA BONNE FOI; avec ces trois milliards, on eut draine toutes les bruyeres de France et d'Angleterre, donne de l'eau salubre a toutes les villes, a tous les villages et a tous les champs, assaini la terre et l'homme, reboise dans les deux pays toutes les pentes, prevenu par consequent les inondations et les debordements, empoissonne tous les fleuves de facon a donner au pauvre le saumon a un sou la livre, multiplie les ateliers et les ecoles, explore et exploite partout les gisements houillers et mineraux, dote toutes les communes de pioches a vapeur, ensemence les millions d'hectares en friche, transforme les egouts en puits d'engrais, rendu les disettes impossibles, mis le pain dans toutes les bouches, decuple la production, decuple la consommation, decuple la circulation, centuple la richesse!—Il vaut mieux prendre—je me trompe—ne pas prendre Sebastopol!
Il vaut mieux employer ses milliards a faire perir ses armees! il vaut mieux se ruiner a se suicider!
Donc, devant le continent qui frissonne, les deux armees agonisent. Et, pendant ce temps-la, que fait "l'empereur Napoleon III"? J'ouvre un journal de l'empire (l'orateur deploie un journal) et j'y lis: "Le carnaval poursuit ses joies. Ce ne sont que fetes et bals. Le deuil que la cour a pris a l'occasion des morts des reines de Sardaigne sera suspendu vingt-quatre heures pour ne pas empecher le bal qui va avoir lieu aux Tuileries."