Oui, c'est le bruit d'un orchestre que nous entendons dans le pavillon de l'Horloge; oui, le Moniteur enregistre et detaille le quadrille ou ont "figure leurs majestes"; oui, l'empereur danse, oui, ce Napoleon danse, pendant que, les prunelles fixees sur les tenebres, nous regardons, et que le monde civilise, fremissant, regarde avec nous Sebastopol, ce puits de l'abime, ce tonneau sombre ou viennent l'une apres l'autre, pales, echevelees, versant dans le gouffre leurs tresors et leurs enfants, et recommencant toujours, la France et l'Angleterre, ces deux Danaides aux yeux sanglants!

Pourtant on annonce que "l'empereur" va partir. Pour la Crimee! est-ce possible? Voici que la pudeur lui viendrait et qu'il aurait conscience de la rougeur publique? On nous le montre brandissant vers Sebastopol le sabre de Lodi, chaussant les bottes de sept lieues de Wagram, avec Troplong et Baroche eplores pendus aux deux basques de sa redingote grise. Que veut dire ce va-t-en guerre?—Citoyens, un souvenir. Le matin du coup d'etat, apprenant que la lutte commencait, M. Bonaparte s'ecria: Je veux aller partager les dangers de mes braves soldats! Il y eut probablement la quelque Baroche ou quelque Troplong qui s'eplora. Rien ne put le retenir. Il partit. Il traversa les Champs-Elysees et les Tuileries entre deux triples haies de bayonnettes. En debouchant des Tuileries, il entra rue de l'Echelle. Rue de l'Echelle, cela signifie rue du Pilori; il y avait la autrefois en effet une echelle ou pilori. Dans cette rue il apercut de la foule, il vit le geste menacant du peuple; un ouvrier lui cria: a bas le traitre! Il palit, tourna bride, et rentra a l'Elysee. Ne nous donnons donc pas les emotions du depart. S'il part, la porte des Tuileries, comme celle de l'Elysee, reste entre-baillee derriere lui; s'il part, ce n'est pas pour la tranchee ou l'on agonise, ni pour la breche ou l'on meurt. Le premier coup de canon qui lui criera: a bas le traitre! lui fera rebrousser chemin. Soyons tranquilles. Jamais, ni dans Paris, ni en Crimee, ni dans l'histoire, Louis Bonaparte ne depassera la rue de l'Echelle.

Du reste, s'il part, l'oeil de l'histoire sera fixe sur Paris.
Attendons.

Citoyens, je viens d'exposer devant vous, et je circonsris la peinture, le tableau que presente l'Europe aujourd'hui.

Ce que serait l'Europe republicaine, je vous l'ai dit; ce qu'est l'Europe imperiale; vous le voyez.

Dans cette situation generale, la situation speciale de la France, la voici:

Les finances gaspillees, l'avenir greve d'emprunts, lettres de change signees DEUX-DECEMBRE et LOUIS BONAPARTE et par consequent sujettes a protet, l'Autriche et la Prusse ennemies avec des masques d'alliees, la coalition des rois latente mais visible, les reves de demembrement revenus, un million d'hommes preta s'ebranler vers le Rhin au premier signe du czar, l'armee d'Afrique aneantie. Et pour point d'appui, quoi? l'Angleterre; un naufrage.

Tel est cet effrayant horizon aux deux extremites duquel se dressent deux spectres, le spectre de l'armee en Crimee, le spectre de la republique en exil.

Helas! l'un de ces deux spectres a au flanc le coup de poignard de l'autre, et le lui pardonne.

Oui, j'y insiste, la situation est si lugubre que le parlement epouvante ordonne une enquete, et qu'il semble a ceux qui n'ont pas foi en l'avenir des peuples providentiels que la France va perir et que l'Angleterre va sombrer.