Ces meditations, compliquees de tous les dechainements de l'adversite, plaisent a la conscience du proscrit. Elles ne l'empechent pas de faire son devoir. Loin de la. Elles l'y encouragent. Sois d'autant plus severe aujourd'hui que tu seras plus compatissant demain; foudroie le puissant en attendant que tu secoures le suppliant. Plus tard, tu ne mettras a ton amnistie qu'une condition, le repentir. Aujourd'hui tu as affaire au crime heureux. Frappe.

Creuser le precipice a l'ennemi vainqueur, preparer l'asile a l'ennemi vaincu, combattre avec l'espoir de pouvoir pardonner, c'est la le grand effort et le grand reve de l'exil. Ajoutez a cela le devouement a la souffrance universelle. Le proscrit a ce contentement magnanime de ne pas etre inutile. Blesse lui-meme, saignant lui-meme, il s'oublie, et il panse de son mieux la plaie humaine. On croit qu'il fait des songes; non; il cherche la realite. Disons plus, il la trouve. Il rode dans le desert et il songe aux villes, aux tumultes, aux fourmillements, aux miseres, a tout ce qui travaille, a la pensee, a la charrue, a l'aiguille, aux doigts rouges de l'ouvriere sans feu dans la mansarde, au mal qui pousse la ou l'on ne seme pas le bien, au chomage du pere, a l'ignorance de l'enfant, a la croissance des mauvaises herbes dans les cerveaux laisses incultes, aux rues le soir, aux pales reverberes, aux offres que la faim peut faire aux passants, aux extremites sociales, a la triste fille qui se prostitue, hommes, par notre faute. Sondages douloureux et utiles. Couvez le probleme, la solution eclora. Il reve sans relache. Ses pas le long de la mer ne sont point perdus. Il fraternise avec cette puissance, l'abime. Il regarde l'infini, il ecoute l'ignore. La grande voix sombre lui parle. Toute la nature en foule s'offre a ce solitaire. Les analogies severes l'enseignent et le conseillent. Fatal, persecute, pensif, il a devant lui les nuees, les souffles, les aigles; il constate que sa destinee est tonnante et noire comme les nuees, que ses persecuteurs sont vains comme les souffles, et que son ame est libre comme les aigles.

Un exile est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le va-et-vient des papillons. L'ete il s'epanouit dans la douce joie des etres; il a une foi inebranlable dans la bonte secrete et infinie, etant pueril au point de croire en Dieu; il fait du printemps sa maison; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres verts, sont la demeure de son esprit; il vit en avril, il habite floreal; il regarde les jardins et les prairies, emotion profonde; il guette les mysteres d'une touffe de gazon; il etudie ces republiques, les fourmis et les abeilles; il compare les melodies diverses joutant pour l'oreille d'un Virgile invisible dans la georgique des bois; il est souvent attendri jusqu'aux larmes parce que la nature est belle; la sauvagerie des halliers l'attire, et il en sort doucement effare; les attitudes des rochers l'occupent; il voit a travers sa reverie les petites filles de trois ans courir sur la greve, leurs pieds nus dans la mer, leurs jupes retroussees a deux bras, montrant a la fecondite immense leur ventre innocent; l'hiver, il emiette du pain sur la neige pour les oiseaux. De temps en temps on lui ecrit: Vous savez, telle penalite est abolie; vous savez, telle tete ne sera pas coupee. Et il leve les mains au ciel.

VIII

Contre cet homme dangereux les gouvernements se pretent main-forte. Ils s'accordent reciproquement entre eux la persecution des proscrits, les internements, les expulsions, quelquefois les extraditions. Les extraditions! oui, les extraditions. Il en fut question a Jersey, en 1855. Les exiles purent voir, le 18 octobre, amarre au quai de Saint-Helier, un navire de la marine imperiale, l'Ariel, qui venait les chercher; Victoria offrait les proscrits a Napoleon; d'un trone a l'autre on se fait de ces politesses.

Le cadeau n'eut pas lieu. La presse royaliste anglaise applaudissait; mais le peuple de Londres le prenait mal. Il se mit a gronder. Ce peuple est ainsi fait; son gouvernement peut etre caniche, lui il est dogue. Le dogue, c'est un lion dans un chien; la majeste dans la probite, c'est le peuple anglais.

Ce bon et fier peuple montra les dents; Palmerston et Bonaparte durent se contenter de l'expulsion. Les proscrits s'emurent mediocrement. Ils recurent avec un sourire la signification officielle, un peu baragouinee. Soit, dirent les proscrits. Expioulcheune. Cette prononciation les satisfit.

A cette epoque, si les gouvernements etaient de connivence avec le prescripteur, on sentait entre les proscrits et les peuples une complicite superbe. Cette solidarite, d'ou resultera l'avenir, se manifestait sous toutes les formes, et l'on en trouvera les marques a chacune des pages de ce livre. Elle eclatait a l'occasion d'un passant quelconque, d'un homme isole, d'un voyageur reconnu sur une route; faits imperceptibles sans doute, et de peu d'importance, mais significatifs. En voici un qui merite peut-etre qu'on s'en souvienne.

IX

En l'ete de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire possible a un crime. Il etait sur le sommet de sa montagne, car on arrive en haut de la honte; rien ne lui faisait plus obstacle; il etait infame et supreme; pas de victoire plus complete, car il semblait avoir vaincu les consciences. Majestes et altesses, tout etait a ses pieds ou dans ses bras; Windsor, le Kremlin, Schoenbrunn et Potsdam se donnaient rendez-vous aux Tuileries; on avait tout, la gloire politique, M. Rouher; la gloire militaire, M. Bazaine; et la gloire litteraire, M. Nisard; on etait accepte par de grands caracteres, tels que MM. Vieillard et Merimee; le Deux-Decembre avait pour lui la duree, les quinze annees de Tacite, grande mortalis oevi spatium; l'empire etait en plein triomphe et en plein midi, s'etalant. On se moquait d'Homere sur les theatres et de Shakespeare a l'academie. Les professeurs d'histoire affirmaient que Leonidas et Guillaume Tell n'avaient jamais existe; tout etait en harmonie; rien ne detonnait, et il y avait accord entre la platitude des idees et la soumission des hommes; la bassesse des doctrines etait egale a la fierte des personnages; l'avilissement faisait loi; une sorte d'Anglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria, composee de liberte selon Palmerston et d'empire selon Troplong; plus qu'une alliance, presque un baiser. Le grand juge d'Angleterre rendait des arrets de complaisance; le gouvernement britannique se declarait le serviteur du gouvernement imperial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa subordination par des expulsions, des proces, des menaces d'alien-bill, et de petites persecutions, format anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l'Angleterre, mais elle regnait; la France esclave, l'Angleterre domestique, telle etait la situation. Quant a l'avenir, il etait masque. Mais le present etait de l'opprobre a visage decouvert, et, de l'aveu de tous, c'etait magnifique. A Paris, l'exposition universelle resplendissait et eblouissait l'Europe; il y avait la des merveilles; entre autres, sur un piedestal, le canon Krupp, et l'empereur des francais felicitait le roi de Prusse.