C'etait le grand moment prospere.
Jamais les proscrits n'avaient ete plus mal vus. Dans certains journaux anglais, on les appelait "les rebelles".
Dans ce meme ete, un jour du mois de juillet, un passager faisait la traversee de Guernesey a Southampton. Ce passager etait un de ces "rebelles" dont on vient de parler. Il etait representant du peuple en 1851 et avait ete exile le 2 decembre. Ce passager, dont le nom est inutile a dire ici, car il n'a ete que l'occasion du fait que nous allons raconter, s'etait embarque le matin meme, a Saint-Pierre-Port, sur le bateau-poste Normandy. La traversee de Guernesey a Southampton est de sept ou huit heures.
C'etait l'epoque ou le khedive, apres avoir salue Napoleon, venait saluer Victoria, et, ce jour-la meme, la reine d'Angleterre offrait au vice-roi d'Egypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de Sheerness, voisine de Southampton.
Le passager dont nous venons de parler etait un homme a cheveux blancs, silencieux, attentif a la mer. Il se tenait debout pres du timonier.
Le Normandy avait quitte Guernesey a dix heures du matin; il etait environ trois heures de l'apres-midi; on approchait des Needles, qui marquent l'extremite sud de l'ile de Wight; on apercevait cette haute architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui sortent de l'ocean comme les clochers d'une prodigieuse cathedrale engloutie; on allait entrer dans la riviere de Southampton; le timonier commencait a manoeuvrer a babord.
Le passager regardait l'approche des Aiguilles, quand tout a coup il s'entendit appeler par son nom; il se retourna; il avait devant lui le capitaine du navire.
Ce capitaine etait a peu pres du meme age que lui; il se nommait Harvey; il avait de robustes epaules, d'epais favoris blancs, la face halee et fiere, l'oeil gai.
—Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous desiriez voir la flotte anglaise?
Le passager n'avait pas exprime ce voeu, mais il avait entendu des femmes temoigner vivement ce desir autour de lui.