—Vous en doutez, seigneur! Je puis vous affirmer, moi, que la chose est sûre. Je la tiens de bonne source. Celui qui m’en a fait part l’a appris du seigneur Poël, le domestique favori du noble baron de Thorvick, c’est-à-dire du noble comte de Danneskiold. Est-ce qu’un orage aurait troublé l’eau, depuis six jours? Cette grande union serait-elle rompue?
—Je le crois, répondit le jeune homme en souriant.
—S’il en est ainsi, seigneur, j’avais tort. Il ne faut pas allumer le feu pour frire le poisson avant que le filet ne se soit refermé sur lui. Mais cette rupture est-elle certaine? de qui en tenez-vous la nouvelle?
—De personne, dit Ordener. C’est moi qui arrange cela ainsi dans ma tête.
À ces mots naïfs, le pêcheur ne put s’empêcher de déroger à la courtoisie norvégienne par un long éclat de rire.
—Mille pardons, seigneur. Mais il est aisé de voir que vous êtes en effet un voyageur, et sans doute un étranger. Vous imaginez-vous donc que les événements suivront vos caprices, et que le temps se rembrunira ou s’éclaircira selon votre volonté?
Ici, le pêcheur, versé dans les affaires nationales, comme tous les pasyans norvégiens, se mit à expliquer à Ordener pour quelles raisons ce mariage ne pouvait manquer; il était nécessaire aux intérêts de la famille d’Ahlefeld; le vice-roi ne pouvait le refuser au roi, qui le désirait; on affirmait en outre qu’une passion véritable unissait les deux futurs époux. En un mot, le pêcheur Braall ne doutait pas que cette alliance n’eût lieu; il eût voulu être aussi sûr de tuer, le lendemain, le maudit chien de mer qui infestait l’étang de Master-Bick.
Ordener se sentait peu disposé à soutenir une conversation politique avec un aussi rude homme d’état, quand la survenue d’un nouveau personnage vint le tirer d’embarras.
—C’est lui, c’est mon frère! s’écria la vieille Maase.
Et il ne fallait rien moins que l’arrivée d’un frère pour l’arracher de l’admiration contemplative avec laquelle elle écoutait les longues paroles de son mari.