—Oui, mon père, et je me range en cela de votre avis; je pense qu’il nous a trompés.
—Qu’il nous a trompés, ma fille! Si je l’ai jugé ainsi, j’ai agi comme tous les hommes qui condamnent sans preuve. Je n’ai reçu de cet Ordener que des témoignages de dévouement.
—Et savez-vous, mon vénérable père, si ces paroles cordiales ne cachaient pas des pensées perfides?
—D’ordinaire, les hommes ne s’empressent point autour du malheur et de la disgrâce. Si cet Ordener ne m’était point attaché, il ne serait pas ainsi venu dans ma prison sans but.
—Êtes-vous sûr, reprit Éthel d’une voix faible, qu’en venant ici il n’ait eu aucun but?
—Et lequel? demanda vivement le vieillard.
Éthel se tut.
L’effort était trop grand pour elle, de continuer à accuser le bien-aimé Ordener, qu’elle défendait autrefois contre son père.
—Je ne suis plus le comte de Griffenfeld, poursuivit celui-ci. Je ne suis plus le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, le dispensateur favori des grâces royales, le tout-puissant ministre. Je suis un misérable prisonnier d’état, un proscrit, un pestiféré politique. C’est déjà du courage que de parler de moi sans exécration à tous ces hommes que j’ai comblés d’honneurs et de biens; c’est du dévouement que de franchir le seuil de ce cachot, si l’on n’est pas un geôlier ou un bourreau; c’est de l’héroïsme, ma fille, que de le franchir en se disant mon ami.—Non, je ne serai point ingrat comme toute cette race humaine. Ce jeune homme a mérité ma reconnaissance, ne fût-ce que pour m’avoir montré un visage bienveillant et fait entendre une voix consolatrice.
Éthel écoutait péniblement ce langage, qui l’eût ravie quelques jours plus tôt, lorsque cet Ordener était encore dans son cœur son Ordener. Le vieillard, après s'être arrêté un moment, reprit d’une voix solennelle: