—Écoutez-moi, ma fille, car ce que je vais vous dire est grave. Je me sens dépérir lentement; la vie se retire peu à peu de moi; oui, ma fille, ma fin approche.

Éthel l’interrompit par un gémissement étouffé.

—O Dieu, mon père, ne parlez pas ainsi! de grâce, épargnez votre pauvre fille! Hélas! est-ce que vous voulez l’abandonner aussi? Que deviendra-t-elle, seule au monde, quand votre protection lui manquera?

—La protection d’un proscrit! dit le père en remuant la tête.—Au reste, c’est à cela que j’ai pensé. Oui, votre bonheur futur m’occupe plus encore que mes malheurs passés.—Écoutez-moi donc, et ne m’interrompez plus. Cet Ordener ne mérite pas d'être jugé aussi sévèrement par vous, ma fille, et j’avais cru jusqu’ici que vous n’aviez point tant d’aversion pour lui. Ses dehors sont francs et nobles; ce qui ne prouve rien à la vérité, mais je dois dire qu’il ne me paraît pas peut-être sans quelques vertus, bien qu’il lui suffise de porter une âme d’homme pour renfermer en lui le germe de tous les vices et de tous les crimes. Toute flamme donne sa fumée.

Le vieillard s’arrêta encore une fois, et, fixant son regard sur sa fille, il ajouta:

—Averti intérieurement de l’approche de ma mort, j’ai médité sur lui et sur vous, Éthel; et s’il revient, comme j’en ai l’espérance,—je vous le donne pour protecteur et pour mari.

Éthel pâlit, trembla; c’était au moment où son rêve de bonheur venait de s’envoler pour jamais, que son père essayait de le réaliser. Cette pensée si amère: J’aurais donc pu être heureuse! vint rendre à son désespoir toute sa violence. Elle resta un moment sans pouvoir parler, de peur de laisser échapper les larmes brûlantes qui roulaient dans ses yeux.

Le père attendait.

—Quoi! dit-elle enfin d’une voix éteinte, vous me le destiniez pour mari, mon seigneur et père, sans connaître sa naissance, sa famille, son nom?

—Je ne vous le destinais point, ma fille, je vous le destine.