VI
Le roi Santos parla de sa voix la plus haute:
—«Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.
Vous avez une épine au talon, je vous l’ôte.
Voici pourquoi le roi n’est pas content de vous:
«Votre allure est chez lui si fière et si guerrière,
Que, tout roi qu’est le roi, son altesse a souvent
L’air de vous annoncer quand vous marchez derrière,
Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant.
«Vous regardez fort mal toute la servidumbre.
Cid, vous êtes Bivar, c’est un noble blason;
Mais le roi n’aime pas que quelqu’un fasse une ombre
Plus grande que la sienne au mur de sa maison.
«Don Ruy, chacun se plaint:—Le Cid est dans la nue;
Du sceptre à son épée il déplace l’effroi;
Ce sujet-là se tient trop droit; il diminue
L’utile tremblement qu’on doit avoir du roi.—
«Vous n’êtes qu’à peu près le serviteur d’Alphonse;
Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordoñez;
Vous retirez l’épée avant qu’elle s’enfonce;
Le roi dit: Frappe! Alors, vous, Cid, vous pardonnez.
«Qui s’arrête en chemin sert à demi son maître;
Jamais d’un vain scrupule un preux ne se troubla;
La moitié d’un ami, c’est la moitié d’un traître;
Et ce n’est pas pour vous, Cid, que je dis cela.
«Enfin, et j’y reviens, vous êtes trop superbe;
Le roi jeta sur vous l’exil comme un rideau;
Rayon d’astre, soyez moins lourd pour lui, brin d’herbe;
Ce qui d’abord est gloire à la fin est fardeau.
«Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne;
Quiconque veut briller vous sent comme un affront,
Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagène
Font d’éblouissement autour de votre front.
«Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue
Son altesse à la cour, à la ville, au Prado;
Le creusement n’est pas moins importun, Rodrigue,
De la goutte d’orgueil que de la goutte d’eau.