Paris, 152..

I. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER

Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de
femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire—des valets
portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de
seigneurs et de dames passent sur le théâtre.—La fête tire à sa fin;
l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un
peu le caractère d'une orgie.—Dans l'architecture, dans les
ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE ROI,—comme l'a peint Titien.—MONSIEUR DE LA
TOUR-LANDRY.
LE ROI.
Comte, je veux mener à fin cette aventure.
Une femme bourgeoise, et de naissance obscure
Sans doute, mais charmante!
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Et vous la rencontrez
Le dimanche à l'église?
LE ROI.
À Saint-Germain-des-Prés.
J'y vais chaque dimanche.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Et voilà tout à l'heure
Deux mois que cela dure?
LE ROI.
Oui.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
La belle demeure?
LE ROI.
Au cul-de-sac Bussy.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Près de l'hôtel Cossé?
LE ROI, avec un signe affirmat
Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Ah! je sais,
Et vous la suivez, sire?
LE ROI.
Une farouche vieille
Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille,
Est toujours là.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Vraiment?
LE ROI.
Et le plus curieux,
C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux,
Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre,
D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre,
Entre dans la maison.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Hé! faites de même!
LE ROI.
Hein!
La maison est fermée et murée au prochain!
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Par Votre Majesté quand la dame est suivie,
Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?
LE ROI.
Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur,
Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Sait-elle que le roi l'aime?
LE ROI, avec un signe négatif.
Je me déguise
D'une livrée en laine et d'une robe grise.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, riant.
Je vois que vous aimez d'un amour épuré
Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!
Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet.
LE ROI, à monsieur de la Tour-Landry.
Chut! on vient.—En amour il faut savoir se taire
Quand on veut réussir.
Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières
paroles et les a entendues.

N'est-ce pas?
Le mystère
Est la seule enveloppe où la fragilité
D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.

SCÈNE II

LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, plusieurs
Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son
costume de fou, comme l'a peint Boniface.

Le roi regarde passer un groupe de femmes.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Madame de Vendosme est divine!
MONSIEUR DE GORDES.
Mesdames
D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.
LE ROI.
Madame de Cossé les passe toutes trois.
MONSIEUR DE GORDES.
Madame de Cossé! sire, baissez la voix.
Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre.
—Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros
gentilhommes de France,» dit Brantôme.

Le mari vous entend.
LE ROI.
Hé! mon cher Simiane,
Qu'importe!
MONSIEUR DE GORDES.
Il l'ira dire à madame Diane.
LE ROI.
Qu'importe!
Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent.
TRIBOULET, à monsieur de Gordes.
Il va fâcher Diane de Poitiers.
Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.
MONSIEUR DE GORDES.
S'il l'allait renvoyer à son mari?
TRIBOULET.
J'espère
Que non.
MONSIEUR DE GORDES.
Elle a payé la grâce de son père.
Partant, quitte.
TRIBOULET.
À propos du sieur de Saint-Vallier,
Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier,
De mettre dans un lit nuptial sa Diane,
Sa fille, une beauté choisie et diaphane,
Un ange que du ciel la terre avait reçu,
Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!
MONSIEUR DE GORDES.
C'est un vieux fou.—J'étais sur son échafaud même
Quand il reçut sa grâce.—Un vieillard grave et blême.
—J'étais plus près de lui que je ne suis de toi.
—Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi!
Il est fou maintenant tout à fait.
LE ROI, passant avec madame de Cossé.
Inhumaine!
Vous partez!
MADAME DE COSSÉ, soupirant.
Pour Soissons, où mon mari m'emmène.
LE ROI.
N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris,
Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,
Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie,
À l'instant le plus beau d'une si belle vie,
Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,
Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,
À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes,
Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,
Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour,
Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour,
Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince,
Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!
MADAME DE COSSÉ.
Calmez-vous!
LE ROI.
Non, non, rien. Caprice original
Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!
Entre monsieur de Cossé.
MADAME DE COSSÉ.
Voici mon jaloux, sire!
Elle quitte vivement le roi.
LE ROI.
Ah! le diable ait son âme!
À Triboulet.
Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme!
Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?
TRIBOULET.
Je ne lis pas de vers de vous.—Des vers de roi
Sont toujours très-mauvais.
LE ROI.
Drôle!
TRIBOULET.
Que la canaille
Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.
Mais près de la beauté gardez vos lots divers,
Sire, faites l'amour, Marot fera les vers.
Roi qui rime déroge.
LE ROI, avec enthousiasme.
Ah! rimer pour les belles,
Cela hausse le cœur.—Je veux mettre des ailes
À mon donjon royal.
TRIBOULET.
C'est en faire un moulin.
LE ROI.
Si je ne voyais là madame de Coislin,
Je te ferais fouetter.
Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques
galanteries.

TRIBOULET, à part
Suis le vent qui t'emporte
Aussi vers celle-là.
MONSIEUR DE GORDES, s'approchant de Triboulet et lui
faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre.

Voici par l'autre porte
Madame de Cossé. Je te gage ma foi
Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi
Le ramasse.
TRIBOULET.
Observons.
Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour
madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte
madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui
il entame une conversation qui paraît fort tendre.

MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet.
L'ai-je dit?
TRIBOULET.
Admirable!
MONSIEUR DE GORDES.
Voilà le roi repris!
TRIBOULET.
Une femme est un diable
Très-perfectionné.
Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle
rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la
porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à
Triboulet.—Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi
et de sa femme.

MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet.
Le mari!
MADAME DE COSSÉ, apercevant son mari, au roi, qui la
tient presque embrassée.

Quittons-nous!
Elle glisse des mains du roi et s'enfuit.
TRIBOULET.
Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?
Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire.
MONSIEUR DE COSSÉ, s'avançant sur le devant du théâtre,
tout rêveur.

À part.
Que se disaient-ils?
Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui
lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire.

Quoi?
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, mystérieusement.
Votre femme est bien belle!
Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui
paraît avoir quelque chose à lui confier.

MONSIEUR DE GORDES, bas.
Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle?
Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?
Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à
face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre,
pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge
déployée.

TRIBOULET, bas à monsieur de Cossé.
Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!
Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort
furieux.

LE ROI, revenant.
Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules
Et Jupiter ne sont que des fats ridicules!
L'Olympe est un taudis!—Ces femmes, c'est charmant!
Je suis heureux! et toi?
TRIBOULET.
Considérablement.
Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes;
Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes
Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.
LE ROI.
Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!
Regardant monsieur de Cossé, qui sort.
Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête.
Comment te semble-t-il?
TRIBOULET.
Outrageusement bête.
LE ROI.
Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît.
Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet!
Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre!
Quel bonheur!
TRIBOULET.
Je crois bien, sire, vous êtes ivre!
LE ROI.
Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!
TRIBOULET.
Madame de Cossé?
LE ROI.
Viens, tu nous garderas!
Il chante.
Vivent les gais dimanches
Du peuple de Paris!
Quand les femmes sont blanches
TRIBOULET, chantant.
Quand les hommes sont gris.
Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes.

SCÈNE III.

MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, jeune
page blond
; MONSIEUR DE VIC, maître CLÉMENT MAROT,
en habit de valet de chambre du roi; puis MONSIEUR DE PIENNE,
un ou deux gentilhommes. De temps en temps MONSIEUR DE
COSSÉ, qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux.
CLÉMENT MAROT, saluant monsieur de Gordes.
Que savez-vous ce soir?
MONSIEUR DE GORDES.
Rien; que la fête est belle,
Que le roi s'amuse.
MAROT.
Ah! c'est une nouvelle!
Le roi s'amuse? Ah! diable!
MONSIEUR DE COSSÉ, qui passe derrière eux.
Et c'est très-malheureux;
Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.
Il passe outre.
MONSIEUR DE GORDES.
Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.
MAROT, bas.
Il paraît que le roi serre de près sa femme?
Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de
Pienne.

MONSIEUR DE GORDES.
Eh! voilà ce cher duc!
Ils se saluent.
MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux.
Mes amis! du nouveau!
Une chose à brouiller le plus sage cerveau!
Une chose admirable! une chose risible!
Une chose amoureuse! une chose impossible!
MONSIEUR DE GORDES.
Quoi donc?
MONSIEUR DE PIENNE.
Il les ramasse en groupe autour de lui.
Chut!
À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin.
Venez çà, maître Clément Marot!
MAROT, approchant.
Que me veut monseigneur?
MONSIEUR PIENNE.
Vous êtes un grand sot.
MAROT.
Je ne me croyais grand en aucune manière.
MONSIEUR PIENNE.
J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière
Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné,
Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...—»
Vous êtes un grand sot!
MAROT.
Que Cupido me damne
Si je vous comprends!
MONSIEUR DE PIENNE.
Soit!
À monsieur de Gordes.
Monsieur de Simiane,
À monsieur de Pardaillan.
Monsieur de Pardaillan,
Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et
monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour
du duc.

devinez, s'il vous plaît.
Une chose inouïe arrive à Triboulet.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Il est devenu droit?
MONSIEUR DE COSSÉ.
On l'a fait connétable?
MAROT.
On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non. C'est plus drôle. Il a...—Devinez ce qu'il a.—
C'est incroyable!
MONSIEUR DE GORDES.
Un duel avec Gargantua!
MONSIEUR DE PIENNE.
Point.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Un singe plus laid que lui?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non pas.
MAROT.
Sa poche
Pleine d'écus?
MONSIEUR DE COSSÉ.
L'emploi du chien du tourne-broche?
MAROT.
Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?
MONSIEUR DE GORDES.
Une âme, par hasard?
MONSIEUR DE PIENNE.
Je vous le donne en dix!
Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,
Cherchez bien ce qu'il a...—quelque chose d'énorme!
MAROT.
Sa bosse?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non, il a...—Je vous le donne en cent!
Une maîtresse!
Tous éclatent de rire.
MAROT.
Ah! ah! le duc est fort plaisant.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Le bon conte!
MONSIEUR DE PIENNE.
Messieurs, j'en jure sur mon âme,
Et je vous ferai voir la porte de la dame.
Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun,
L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun.
Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close,
Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose.
Gardez-moi le secret.
MAROT.
Quel sujet de rondeau!
Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!
MONSIEUR DE PARDAILLAN, riant.
Une femme à messer Triboulet
MONSIEUR DE GORDES, riant.
Une selle
Sur un cheval de bois!
MAROT, riant.
Je crois que la donzelle,
Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais,
Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!
Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son
doigt sur sa bouche.

MONSIEUR DE PIENNE.
Chut!
MONSIEUR DE PARDAILLAN, à monsieur de Pienne.
D'où vient que le roi sort aussi vers la brune,
Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?
MONSIEUR DE PIENNE.
Vic nous dira cela.
MONSIEUR DE VIC.
Ce que je sais d'abord,
C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Ah! ne m'en parlez pas!
MONSIEUR DE VIC.
Mais que je me soucie
De quel côté le vent pousse sa fantaisie,
Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver,
Méconnaissable en tout de vêtements et d'air,
Si de quelque fenêtre il se fait une porte,
N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!
MONSIEUR DE COSSÉ, hochant la tête.
Un roi,—les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,—
Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a.
Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire!
Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire.
Il est bien des sujets de craindre là dedans.
D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.
MONSIEUR DE VIC, bas aux autres.
Comme il a peur du roi!
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Sa femme fort charmante
En a moins peur que lui.
MAROT.
C'est ce qui l'épouvante.
MONSIEUR DE GORDES.
Cossé, vous avez tort. Il est très-important
De maintenir le roi gai, prodigue et content.
MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes.
Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie,
C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
C'est un amour sans duel.
MONSIEUR DE VIC.
C'est un flacon plein d'eau.
MAROT, bas.
Le roi revient avec Triboulet-Cupido.
Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect.

SCÈNE IV.