LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.
TRIBOULET, entrant, et comme poursuivant une
conversation commencée.

Des savants à la cour! monstruosité rare!
LE ROI.
Fais entendre raison à ma sœur de Navarre.
Elle veut m'entourer de savants
TRIBOULET.
Entre nous,
Convenez de ceci,—que j'ai bu moins que vous.
Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses,
Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes,
Un avantage immense, et même deux, je crois
C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi.
—Plutôt que des savants, ayez ici la peste,
La fièvre, et cætera!
LE ROI.
L'avis est un peu leste.
Ma sœur veut m'entourer de savants!
TRIBOULET.
C'est bien mal
De la part d'une sœur.—Il n'est pas d'animal,
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,
Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte,
Pas de mahométan, pas de théologien,
Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien,
Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
Plus carapaçonné d'absurdités énormes,
Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent,
Que cet âne bâté qu'on appelle un savant!
—Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes,
Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?
LE ROI.
Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas
Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,
Et quand je m'ennuirai
TRIBOULET.
Médecine inouïe!
Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie!
Madame Marguerite est, vous en conviendrez,
Toujours pour les partis les plus désespérés.
LE ROI.
Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes
TRIBOULET.
Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes,
D'un poëte, toujours de rime barbouillé,
Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.
LE ROI.
Cinq ou six
TRIBOULET.
Cinq ou six! c'est toute une écurie!
C'est une académie, une ménagerie!
Montrant Marot.
N'avons-nous pas assez de Marot que voici,
Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!
MAROT.
Grand merci!
À part.
Le bouffon eût mieux fait de se taire!
TRIBOULET.
Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre!
C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez
Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez,
De vouloir des savants!
LE ROI.
Moi, foi de gentilhomme!
Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
Éclats de rire dans un groupe au fond.—À Triboulet.
Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.
Triboulet va les écouter et revient.
TRIBOULET.
Non, c'est d'un autre fou.
LE ROI.
Bah! de qui donc?
TRIBOULET.
Du roi.
LE ROI.
Vrai! que chantent-ils?
TRIBOULET.
Sire, ils vous disent avare,
Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre,
Qu'on ne fait rien pour eux.
LE ROI.
Oui, je les vois d'ici
Tous les trois.—Montchenu, Brion, Montmorency
TRIBOULET.
Juste.
LE ROI.
Ces courtisans! engeance détestable!
J'ai fait l'un amiral, le second connétable,
Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel.
Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?
TRIBOULET.
Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre,
Les faire quelque chose.
LE ROI.
Et quoi?
TRIBOULET.
Faites-les pendre.
MONSIEUR DE PIENNE, riant, aux trois seigneurs qui sont
toujours au fond du théâtre
.
Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?
MONSIEUR DE BRION.
Il jette sur le fou un regard de colère.
Oui, certe!
MONSIEUR DE MONTMORENCY.
Il le paîra!
MONSIEUR DE MONTCHENU.
Misérable valet!
TRIBOULET, au roi.
Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme
Un vide...—Autour de vous n'avoir pas de femme
Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui!
LE ROI.
Qu'en sais-tu?
TRIBOULET.
N'être aimé que d'un cœur ébloui,
Ce n'est pas être aimé.
LE ROI.
Sais-tu si pour moi-même
Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?
TRIBOULET.
Sans vous connaître?
LE ROI.
Eh! oui.
À part.
Sans compromettre ici
Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.
TRIBOULET.
Une bourgeoise donc?
LE ROI.
Pourquoi non?
TRIBOULET, vivement.
Prenez garde.
Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde.
Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.
Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains.
Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,
Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes.
LE ROI.
Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.
TRIBOULET.
Prenez-la.
LE ROI, riant.
C'est facile à dire et malaisé
À faire.
TRIBOULET.
Enlevons-la cette nuit.
LE ROI, montrant monsieur de Cossé
Et le comte?
TRIBOULET.
Et la Bastille?
LE ROI.
Oh! non.
TRIBOULET.
Pour régler votre compte,
Faites-le duc.
LE ROI.
Il est jaloux comme un bourgeois.
Il refusera tout, et crîra sur les toits.
TRIBOULET, rêveur.
Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile
Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par
derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe
le front avec joie.

Mais il est un moyen commode, très-facile,
Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.
Monsieur de Cossé se rapproche et écoute.
—Faites couper la tête à monsieur de Cossé.
Monsieur de Cossé recule tout effaré.
—... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome
MONSIEUR DE COSSÉ, éclatant.
Oh! le petit satan!
LE ROI, riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé.
À Triboulet.
Là, foi de gentilhomme,
Y penses-tu? couper la tête que voilà!
Regarde cette tête, ami: vois-tu cela?
S'il en sort une idée, elle est toute cornue.
TRIBOULET.
Comme le moule auquel elle était contenue.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Couper ma tête!
TRIBOULET.
Eh bien?
LE ROI, à Triboulet.
Tu le pousses à bout?
TRIBOULET.
Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout,
Pour ne point se passer la moindre fantaisie.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!
TRIBOULET.
Mais c'est tout simple.—Où donc est la nécessité
De ne vous pas couper la tête?
MONSIEUR DE COSSÉ.
En vérité!
Je te châtirai, drôle!
TRIBOULET.
Oh! je ne vous crains guère!
Entouré de puissants auxquels je fais la guerre,
Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou
Autre chose à risquer que la tête d'un fou.
Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre
Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre,
Ce qui m'enlaidirait.
MONSIEUR DE COSSÉ, la main sur son épée.
Maraud!
LE ROI.
Comte, arrêtez.—
Viens, fou!
Il s'éloigne avec Triboulet en riant.
MONSIEUR DE GORDES.
Le roi se tient de rire les côtés!
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!
MAROT.
C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!
Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et
suivent Triboulet d'un regard de haine.

MONSIEUR DE BRION.
Vengeons-nous du bouffon!
TOUS.
Hun!
MAROT.
Il est cuirassé.
Par où le prendre? où donc le frapper?
MONSIEUR DE PIENNE.
Je le sai.
Nous avons contre lui chacun quelque rancune,
Nous pouvons nous venger.
Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne.
Trouvez-vous à la brune,
Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,—
Près de l'hôtel Cossé.—Plus un mot de ceci.
MAROT.
Je devine.
MONSIEUR DE PIENNE.
C'est dit?
TOUS.
C'est dit.
MONSIEUR DE PIENNE.
Silence! il rentre.
Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes.
TRIBOULET, seul de son côté, à part.
À qui jouer un tour maintenant?—au roi...—Diantre!
UN VALET, entrant, bas à Triboulet.
Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,
Demande à voir le roi.
TRIBOULET, se frottant les mains.
Mortdieu! laissez-nous voir
Monsieur de Saint-Vallier.
Le valet sort.
C'est charmant! comment diable!
Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!
Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte.
UNE VOIX, au dehors
Je veux parler au roi!
LE ROI, s'interrompant de sa causerie.
Non!... Qui donc est entré?
LA MÊME VOIX.
Parler au roi!
LE ROI, vivement.
Non, non!
Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le
roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec
étonnement.

SCÈNE V.

LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, grand deuil,
barbe et cheveux blancs.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, au roi.
Si! je vous parlerai!
LE ROI.
Monsieur de Saint-Vallier!
MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, immobile au seuil.
C'est ainsi qu'on me nomme.
Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête.
TRIBOULET.
Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.
À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale.
Monseigneur!—Vous aviez conspiré contre nous,
Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux.
C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre
D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre?
Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné,
Marqué d'une verrue au beau milieu du né,
Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême,
Ventru comme monsieur,
Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre.
Bossu comme moi-même.
Qui verrait votre fille à son côté rirait.
Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait
Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,
Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles,
Ventrus comme monsieur,
Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne.
Et bossus comme moi!
Votre gendre est trop laid!—laissez faire le roi,
Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes
Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.
Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats
de rire.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, sans regarder le
bouffon.

Une insulte de plus!—Vous, sire, écoutez-moi
Comme vous le devez, puisque vous êtes roi!
Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève,
Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve,
Et je vous ai béni, ne sachant en effet
Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait.
Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne.
Oui, sire, sans respect pour une race ancienne,
Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,
Tandis que, revenant de la Grève à pas lents,
Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire
Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire,
Vous, François de Valois, le soir du même jour,
Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour,
Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes,
Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé
Diane de Poitiers, comtesse de Brezé!
Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne,
Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane!
Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard,
Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,
Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte
Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte,
Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser!
Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser,
Avant la fin du jour devait être, ô misère!
Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père!
Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut,
Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud
Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée,
La luxure royale en clémence habillée?
Sire! en faisant cela, vous avez mal agi.
Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi,
C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable,
Le méritait, étant de ceux du connétable.
Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant,
Que vous ayez broyé sous un pied triomphant
La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte,
C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte!
Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas.
Le père était à vous, mais la fille, non pas.
Ah! vous m'avez fait grâce!—Ah! vous nommez la chose
Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose!
—Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt
Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot!
Je vous aurais crié:—Faites-moi mourir, grâce!
Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race!
Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront!
Pas de tête plutôt qu'une souillure au front!
Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme,
Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme,
Soit moins décapité, répondez, monseigneur,
Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur?
—J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église,
Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,
Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré,
Honorée, eût prié pour son père honoré!
—Sire, je ne viens pas redemander ma fille;
Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille.
Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé,
Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.
Gardez-la.—Seulement je me suis mis en tête
De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,
Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux,
—La chose arrivera,—nous ait vengés de vous,
Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire:
—Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!—
Et vous m'écouterez, et votre front terni
Ne se relèvera que quand j'aurai fini.
Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire,
Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire,
De peur que ce ne soit mon spectre qui demain
Montrant sa tête.
Revienne vous parlez,—cette tête à la main!
LE ROI, comme suffoqué de colère.
On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...—
À monsieur de Pienne.
Duc! arrêtez monsieur!
Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de
chaque côté de monsieur de Saint-Villier.

TRIBOULET, riant.
Le bonhomme est fou, sire!
MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, levant le bras.
Soyez maudits tous deux!—
Au roi.
Sire, ce n'est pas bien.
Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!
À Triboulet.
Qui que tu sois, valet à langue de vipère,
Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père,
Sois maudit!—
Au roi
J'avais droit d'être par vous traité
Comme une Majesté par une Majesté.
Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône.
Nous avons tous les deux au front une couronne
Où nul de doit lever de regards insolents,
Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs.
Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre,
C'est vous qui la vengez;—c'est Dieu qui venge l'autre.

II. SALTABADIL ACTE DEUXIÈME

Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite
maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui
occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc
de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une
terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le
goût de la renaissance.—La porte du premier étage de la maison donne
sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.—À gauche,
les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.—Au fond, des
maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin.

SCÈNE PREMIÈRE.

TRIBOULET, SALTABADIL. —Pendant une partie de la scène, MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES au fond du
théâtre.

Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses
attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte
pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert
d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit.

TRIBOULET, rêveur.
Ce vieillard m'a maudit!
L'HOMME, le saluant.
Monsieur
TRIBOULET, se détournant avec humeur
Ah!
Cherchant dans sa poche.
Je n'ai rien.
L'HOMME.
Je ne demande rien, monsieur! fi donc!
TRIBOULET, lui faisant signe de le laisser tranquille et de
s'éloigner.

C'est bien!
Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en
observation au fond du théâtre.

L'HOMME, le saluant.
Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.
TRIBOULET, reculant.
Est-ce un voleur?
L'HOMME, s'approchant d'un air doucereux.
Monsieur a la mine occupée.
Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder.
Vous avez l'air d'avoir une femme à garder!
TRIBOULET, à part.
Diable!
Haut.
Je ne dis pas mes affaires aux autres.
Il veut passer outre; l'homme le retient.
L'HOMME.
Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres.
Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.
S'approchant.
Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux,
Et vous êtes jaloux?
TRIBOULET, impatienté.
Que voulez-vous, en somme?
L'HOMME, avec un sourire aimable, bas et vite.
Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme.
TRIBOULET, respirant.
Ah! c'est fort bien!
L'HOMME.
Monsieur, vous voyez que je suis
Un honnête homme
TRIBOULET.
Peste!
L'HOMME.
Et que si je vous suis
C'est pour de bons desseins.
TRIBOULET.
Oui, certe, un homme utile!
L'HOMME, modestement.
Le gardien de l'honneur des dames de la ville.
TRIBOULET.
Et combien prenez-vous pour tuer un galant?
L'HOMME.
C'est selon le galant qu'on tue,—et le talent
Qu'on a.
TRIBOULET.
Pour dépêcher un grand seigneur?
L'HOMME.
Ah! diantre!
On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre.
Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair.
Le grand seigneur est cher.
TRIBOULET.
Le grand seigneur est cher!
Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent
De se faire tuer entre eux?
L'HOMME, souriant.
Mais ils s'y mettent!
—C'est un luxe pourtant,—luxe, vous comprenez,
Qui reste en général parmi les gens bien nés.
Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes,
Tiennent à se donner des airs de gentilhommes,
Et me font travailler.—Mais ils me font pitié.
—On me donne moitié d'avance, et la moitié
Après.—
TRIBOULET, hochant la tête.
Oui, vous risquez le gibet, le supplice
L'HOMME, souriant.
Non, non, nous redevons un droit à la police.
TRIBOULET.
Tant pour un homme?
L'HOMME, avec un signe affirmatif.
À moins... que vous dirai-je, moi?
Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi!
TRIBOULET.
Et comment t'y prends-tu?
L'HOMME.
Monsieur, je tue en ville
Ou chez moi, comme on veut.
TRIBOULET.
Ta manière est civile.
L'HOMME.
J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu.
J'attends l'homme le soir
TRIBOULET.
Chez toi, comment fais-tu?
L'HOMME.
J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille
Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.
Elle attire chez nous le galant une nuit
TRIBOULET.
Je comprends.
L'HOMME.
Vous voyez, cela se fait sans bruit,
C'est décent.—Donnez-moi, monsieur, votre pratique.
Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique,
Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point
De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint,
Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée,
Bandits dont le courage est court comme l'épée.
Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue.
Voici mon instrument.—
Triboulet recule d'effroi.
Pour vous servir.
TRIBOULET, considérant l'épée avec surprise.
Vraiment!
—Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.
L'HOMME, remettant l'épée au fourreau.
Tant pis.—Quand vous voudrez me voir, je me promène
Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine.
Mon nom, Saltabadil.
TRIBOULET.
Bohême?
L'HOMME, saluant.
Et bourguignon.
MONSIEUR DE GORDES, écrivant sur ses tablettes au fond
du théâtre.

Bas, à monsieur de Pienne
Un homme précieux, et dont je prends le nom.
L'HOMME, à Triboulet.
Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.
TRIBOULET.
Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!
L'HOMME.
À moins de mendier et d'être un fainéant,
Un gueux.—J'ai quatre enfants
TRIBOULET.
Qu'il serait malséant
De ne plus élever...—
Le congédiant.
Le ciel vous tienne en joie!
MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes, au fond,
montrant Triboulet
.
Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.
Tous deux sortent.
TRIBOULET, à l'homme.
Bonsoir!
L'HOMME, le saluant.
Adiusias. Tout votre serviteur.
Il sort.
TRIBOULET, le regardant s'éloigner.
Nous sommes tous les deux à la même hauteur.
Une langue acérée, une lame pointue.
Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.

SCÈNE II.

L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte
pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution,
puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en
dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et
préoccupé.

TRIBOULET, seul.
Ce vieillard m'a maudit...—Pendant qu'il me parlait,
Pendant qu'il me criait:—Oh! sois maudit, valet!—
Je raillais sa douleur.—Oh! oui, j'étais infâme,
Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.—
Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre.
Maudit!
Profondément rêveur et la main sur son front.
Ah! la nature et les hommes m'ont fait
Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet.
Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme!
Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme,
Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,
Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour!
Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire
Que rire!—Quel excès d'opprobre et de misère!
Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau
Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau,
Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,
À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne,
À tout homme ici-bas qui respire et se meut,
Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut,
Je ne l'ai pas!—Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,
Tout rempli de dégoût de ma difformité,
Jaloux de toute force et de toute beauté,
Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,
Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre,
Si je veux recueillir et calmer un moment
Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,
Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,
Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être,
À force de bonheur oubliant le tombeau,
Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,
Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,
Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire!
—Ô pauvre fou de cour!—C'est un homme après tout!
—Eh bien! la passion qui dans son âme bout,
La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,
L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,
Le calcul éternel de quelque affreux dessein,
Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,
Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,
Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!
—Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied,
Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.
—Mépris de toute part!—Tout homme l'humilie.
Ou bien c'est une reine, une femme jolie,
Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,
Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien!
Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes,
Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!
Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!
Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains!
Il est le noir démon qui conseille le maître.
Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître,
Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir
Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!
—Vous l'avez fait méchant!—Ô douleur! est-ce vivre?
Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre.
Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,
Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,
Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,
Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie,
Démolir le bonheur des heureux, par ennui,
N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,
Et contre tous, partout où le hasard vous pose,
Porter toujours en soi, mêler à toute chose,
Et garder, et cacher sous un rire moqueur
Un fond de vieille haine extravasée au cœur!
Oh! je suis malheureux!—
Se levant du banc de pierre où il est assis.
Mais ici que m'importe?
Suis-je pas un autre homme en passant cette porte?
Oublions un instant le monde dont je sors.
Ici je ne dois rien apporter du dehors.
Retombant dans sa rêverie.
Suis-je fou?
Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune
fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras.

SCÈNE III.