— Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C'est là la grande base de l'égalité.

— Mais, répliquai-je, les organismes?…

— Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l'échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l'échafaudage de toutes les religions. Il s'agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l'échelon Dieu, l'échelon âme, l'échelon conscience, l'échelon intelligence. Et même l'échelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux, c'est-à-dire si l'on prétend conclure des diversités de l'organisme une supériorité quelconque d'une forme de la matière sur l'autre! A bas l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome ; l'atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.

Je le regardai fixement.

— Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l'homme?

Il eut un moment d'hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même :

— Vous êtes dur ; mais le syllogisme est vrai.

— Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l'homme ; suivons-y vos prémisses : point d'âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d'idéal ; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l'un des innombrables côtés de la question.

— Je vous écoute, reprit-il à son tour.

Et je lui demandai :