Car on sait qu'aux changements des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s'ajouter l'extermination des mots, et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien de la baie, Vaï-été, frappé d'interdit, était donc mort à la foule.—Les prêtres seuls le formulaient encore, dont le noble parler, obscur, imposant et nombreux, se nourrit de tous les verbes oubliés.
Et Vaïraatoa lui-même n'était plus Vaïraatoa, mais Po-Maré, qui «tousse-dans la nuit».—Ainsi l'avait interpellé un chef de Taïarapu, par moquerie que l'autre eût rempli toute la «Nuit» du bruit de sa «Toux». Le nom fut agréable aux oreilles de Vaïraatoa. Il le haussa à cette dignité de désigner un chef, puis en revêtit son fils...
«Niaiseries! et la vantardise même!» conclut Térii, que les maîtres de Papara prévenaient contre l'abus des plus nobles coutumes—surtout contre l'usage inopportun du Tapu-des-mots. «Po-Maré» n'était qu'un surnom de fille malade!—Soudain, la pagaïe râcla le fond. La coque toucha.
—«Saute!» cria Térii. Tétua prit pied sur le corail affleurant. La pirogue, allégée, courut jusqu'à la plage. Ils l'amarrèrent à de fortes racines, puis, au hasard, s'approchèrent d'un faré où l'on préparait le repas du milieu du jour. Un homme les aperçut et cria:—«Venez ici, vous deux, manger avec nous!»
La bouche pleine, Térii questionnait très hâtivement son hôte:—«Où donc? les hommes au nouveau-parler?»
L'hôte se prit à rire, largement: vrai! le voyageur ressemblait à tous les fétii, qui, depuis l'arrivée des étrangers, ne se tenaient pas plus tranquilles que les thons aux crochets des hameçons, et couraient de rive en rive, à la suite des nouveaux venus, les entouraient, les imitaient, s'efforçaient à parler comme eux: «Comme cela... en sifflant!» L'homme rit plus fort et se tordit la bouche. Térii hasarda:
—«Tu as vu les étrangers, toi?»
S'il les avait vus! Des premiers, sur le rivage Atahuru;—dont les gens sont pourtant fort empressés. On accoste sa pirogue au navire; on saute à bord pour la bienvenue aux arrivants;—aussi dans l'espoir de quelque échange... Des premiers? Non. Le grand-prêtre de cette vallée avait usage de précéder toujours ses compagnons. Il tenait d'ailleurs son pahi tout équipé pour de telles aventures. Il l'ornait de feuillages, le chargeait de fruits, de nattes, de cochons et de femmes, et offrait généreusement toute sa cargaison. Le plus souvent, les étrangers le comblaient en retour... Son nom? Haamanihi; et son titre: du maraé-Uturoa. Mais le voyageur—que l'on reconnaissait aisément, au cercle tatoué sur la cheville, pour un haérè-po—n'ignorait pas un si grand personnage?
Térii déclara, non sans quelque dédain, qu'il ignorait tous les prêtres de la rive Atahuru.