—«Vous restez, vous autres?» dit gaîment Térii, suivant l'usage.

—«Tu t'en vas, toi?» répondit-on avec politesse, d'une seule voix. Un pied dans la pirogue, Térii prit appui sur le sable et poussa vigoureusement. Puis il pagaya quelque temps dans les calmes eaux claires.

Il franchit le récif par la passe appelée Ava-iti. La pirogue aussitôt tangua sous les premières poussées de la houle, et le souffle du maraámu—le vent inlassable qui pousse vers le soleil tombant—gonfla brusquement la natte pendue au mât dans son cadre de bambou. La coque bondit. Térii la guidait à coups brefs de sa pagaie qui tranchait l'eau tout à l'arrière comme une queue d'atua-requin. Parfois, lorsque la brise, ayant ricoché au flanc des montagnes, accourait du travers, le pahi se couchait sur la gauche et le balancier, ruisselant dans l'air, vacillait, tout prêt à chavirer. Vite, la femme Tétua, cramponnée sur la traverse, pesait à son extrémité. Elle s'agrippait aux agrès, cambrée vers la mer. Ses pieds s'éclaboussaient d'écume.

Térii la considéra. Il dormait près d'elle depuis quatre nuits à peine. Elle ne semblait point égaler la femme Taümi en habiletés de toutes sortes. Il aviserait à son retour. D'ailleurs, les fêtes étaient proches où le haèré-po, montrant son savoir, acquerrait, avec de nouveaux tatu, le droit à choisir librement ses épouses. Et Térii, triomphant par avance, laissa courir son espoir vers les jours à venir qu'il lui semblait allègrement poursuivre sous la poussée du grand vent régulier.

Le rivage fuyait allègrement lui-même. Les vallées qui pénètrent l'île s'ouvraient tour à tour, bâillaient un instant vers la mer, et se fermaient en reculant. Comme il était près de doubler une pointe, Térii, soudain, tourna le museau du pahi droit au large: on ne pouvait, en effet, se mésaventurer près de la terre Mara, dont la montagne avancée, surplombant lourdement les eaux, sépare, ainsi qu'une monstrueuse idole Tii, la noble vallée Papara, des turbulents territoires Atahuru.

La même crête divise les espaces dans le ciel. Car les nuées chargées de pluie, s'épanchent sur ses flancs sans jamais en passer le revers. Les petits enfants n'ignorent pas cela. Voici le parler connu seulement des prêtres: le pied du mont, creusé d'une grotte froide, suintante et sans fond, donne depuis trois lunaisons retraite à Tino, l'homme-inspiré. On le dit incarner des esprits variables, et parfois l'essence même de Oro. A tout hasard, on l'honore, à l'égal de ce dieu. La grotte est sainte ainsi qu'un maraè, et s'enveloppe d'un tapu sévère. Térii savait en plus que la montagne excavée figure: Le trou dans le Tronc; le creux dans la Colline; la caverne dans la Base, ainsi qu'il est dit aux chants Premiers.

Et il tint le large avec défiance, jusqu'à voir le redoutable mont s'effacer comme les autres, en découvrant l'île-jumelle. La terre Mooréa dressait dans le firmament clair ses arêtes hargneuses. De grandes pluies, tombées sur la mer-extérieure, avaient blanchi le ciel, et la belliqueuse rivale, ouvrant sur Tahiti la vallée Vaïtahé ainsi qu'une mâchoire menaçante, parut empiéter sur les eaux mitoyennes. «Tout à craindre de ce côté», songea Térii, qui savait combien les îles hautes, flottant sur la mer-abyssale, sont vagabondes et vives quand il plaît aux atua de les traîner en nageant sur les eaux. Il revint serrer le vent pour gagner une route plus sûre... «Quoi donc!» La femme, à grands gestes craintifs, désignait la mouvante profondeur houlant sous le ventre du pahi. Elle inclinait la face au ras des eaux sombres. Ses yeux cherchaient, dans le bas-fond, par-dessous la mer, avec beaucoup de peur: cet abîme-là, c'était le familier repaire de Ruahatu l'irritable, dont les cheveux sont touffus et la colère prompte. Térii prit garde que pas un hameçon ne pendit à la dérive: on aurait malencontreusement accroché la chevelure divine: on aurait pêché le dieu! Des désastres s'en étaient suivis, jadis: Ruahatu avait noyé la race des hommes, hormis deux survivants!—Mais il dormait, sans doute, l'atua plongeur, car la femme n'entrevit point les grandes épaules bleues.

Térii poursuivit sa route, interrogeant de très loin chaque enfoncement des eaux dans la terre. A perte de vue, les eaux étaient libres de navires Piritané. Il longeait Atahuru, puis Faá. Les collines se faisaient rocailleuses et le dévers des croupes arrondies, plus aride. Des plaques rouges dévoraient, ainsi qu'une lèpre, le flanc des versants. Alors, le vent régulier, brisé par les terres avancées, tomba. De petits souffles divers, inégaux et capricieux, ballottaient la pirogue. Tétua serra la natte dont les plis claquaient au hasard:—«Les étrangers sont envolés!» cria-t-elle. La dernière baie se découvrait vide ainsi que les autres. Néanmoins, comme Oro marquait le milieu chaud du jour, Térii, sentit ses membres peser. Il pagaya vers le rivage, contemplant la vallée peu coutumière et le récif incertain qui venaient à lui.

Cette baie était petite, emplie d'air immobile qui n'affraîchissait pas les épaules. Les ruisseaux cheminaient sans abondance, et les hauteurs, trop voisines de la mer, empiétaient sur les plaines habitables. Elles n'avaient point la tombée lente—favorable aux divinations—des montagnes Mataïéa; ni le ruissellement fécondant de la grande eau Punaáru; ni la base étendue et fertile de la plaine Taütira. Les sommets, vêtus de brousse maigre, étaient vides d'atua, et le corail frangeant dépourvu même du maraè prescrit. La rade, sous-ventée par les cimes majeures, traversée de souffles inconstants réfléchis sur Faá, ou de brusques risées retournées par l'île-jumelle, apparaissait défavorable aux grosses pirogues étrangères—qui sont dépourvues de pagayeurs. On dénommait cette rive, Papé-été.

Ou du moins, ses nouveaux maîtres la désignaient ainsi. C'étaient deux chefs de petite origine. Tunui et son père Vaïraatoa s'apparentaient, peut-être, par les femmes, à la race d'Amo à l'œil-clignotant. Mais on les savait plus proches des manants Paümotu que des Arii de la noble terre Papara. Néanmoins leur puissance croissait d'une lunaison à une autre lunaison. Vaïraatoa, qui gouvernait péniblement jadis la vallée Piraè, détenait maintenant les terres voisines, Atahuru, Faá, Matavaï et Papénoo. Il devait ses conquêtes à la persistante faveur de Oro dont on le disait serviteur habile: le dieu le privilégiait en conduisant vers ses rivages la plupart des étrangers aux armes bruyantes qui secondaient ses querelles et prêtaient main-forte à ses expéditions. Suivant les coutumes, il avait transmis ses pouvoirs à son fils adolescent, l'ayant déclaré grand-chef de l'île, et Arii-rahi des îles Huahiné, Tupuaï-manu et Raïateá, qui sont des terres flottant par-delà le ciel visible. Pour affirmer sa conquête dans la vallée Piraè, il en avait aboli tous les noms jadis en usage.