Cependant, pour en finir avec les ennemis inattendus, il résolut d'employer contre eux son épouse: marquée de signes au ventre et au front, enjolivée de couronnes et de colliers parfumés, et les seins parés, elle irait vers ces hommes en provoquant leurs désirs: sans méfiance, ils dormiraient près d'elle. Mais elle, aussitôt,—l'ornée-pour-plaire devenue incantatrice—se lamenterait sur ces étrangers comme on se lamente autour des morts: ils mourraient avant qu'elle soit mère.
Comme il regagnait son faré, Térii entr'aperçut, derrière le treillis de bambous, une ombre peureuse que sa venue mettait en fuite. Il connut que la femme Taümi, une fois encore, s'était livrée de soi-même à quelque Piritané. Car elle maniait une hache luisante, réclamée pour prix de ses embrassements, et qu'elle se réjouissait d'avoir obtenue si vite: sa mère suivait les hommes à peau blême en échange d'une seule poignée de clous.
Mais le haèré-po s'irrita. Il entendait disposer selon sa guise, comme il convient, des ébats de sa compagne: et Taümi, souillée par ces ébats non permis, ne pouvait plus porter les sorts. Il la frappa donc violemment, la menaçant de mots à faire peur. Elle riait. Il la chassa.
Ayant ainsi fortement manifesté sa colère et son dépit, Térii s'apaisa. Puis il se mit en quête d'une nouvelle épouse pour cette nuit-là et pour d'autres nuits encore.
[LES HOMMES AU NOUVEAU-PARLER]
Térii, paisiblement, avait repris ses allées dans la nuit. Et son corps d'homme vivant n'avançait point d'une démarche moins sûre que les pensers de son esprit, qui le conduisaient désormais sans une défaillance, par les sentiers broussailleux du passé. Cependant il désira connaître les ennemis de sa race, et quel avait été contre eux le succès du maléfice.
Or, parmi les pirogues étrangères—issues d'autres firmaments, d'autres mondes, peut-être—qui en grand nombre atterrissaient à l'île, la dernière, plus que toute autre, avait inquiété les gens du rivage Atahuru: elle n'était point chargée de ces jeunes hommes turbulents et irascibles, armés de bâtons luisants qui frappent au loin, avec un grand bruit. Nul de ses guerriers ni de ses chefs n'avait mis, dès l'arrivée, pied à terre. Mais des chants en descendaient, monotones, sur des paroles aigres. On y voyait des femmes à peau blême. Jusque-là certains doutaient qu'il en existât. Ces femmes n'étaient pas très différentes des épouses tahitiennes; seulement plus pâles et maigres. Et les riverains d'Atahuru contaient, là-dessus, d'extravagantes histoires: assurant que les nouveaux-venus, trop attentifs à considérer sans cesse de petits signes tatoués sur des feuilles blanches, ne se livraient jamais ouvertement à l'amour. C'étaient bien ces impies qu'avait désignés Paofaï. Térii se prépara donc à pagayer vers eux.
D'abord, il glissa prudemment toutes ses pirogues de pêche sous des abris de palmes tressées, et, tirant sur le sable sa pirogue de haute mer, l'examina. Il est bon de ne jamais partir sans avoir recousu les bordés, qui feraient eau dès le premier clapotis. On calfate ensuite les petites fissures en y bourrant, à coups de maillets, des fibres gluantes. Il est très bon, encore, d'entremêler ce travail de courtes prières à Tané-i-té Haa, propice aux façonneurs-de-pahi. Puis on assure l'attache du balancier et l'on dresse le mât de bambou, en serrant à peine les haubans, que la pluie ou les embruns raidiront ensuite d'eux-mêmes: le pahi est prêt. Mais surtout, avant de le hasarder sur la mer-extérieure, qu'on n'omette pas l'offrande à Pohu, le dieu-requin. Si le voyage est d'importance minime, l'atua se satisfera d'un cochon de moyenne grosseur.
Térii ne négligeait aucun de ces rites;—par respect, plutôt que par profit: car il ne devait point abandonner la terre, des yeux, mais en suivre seulement le contour, au large du récif. Deux journées lui suffirent à tout apprêter. Au troisième lever du soleil, il emplit le creux de la pirogue de noix de haari, pour la soif, et de fruits de uru, pour la faim. Puis, aidé de quelques fétii et d'une nouvelle épouse, il leva le pahi tout chargé. Tous, ils le portaient à petits pas trébuchants, car la coque était lourde et le corail leur déchirait les pieds. Le pahi flotta. La femme s'accroupit en avant du mât.