»Que les atua jusqu'au neuvième firmament se reposent, et qu'ils dorment; et que Fanaütini, propice aux fous, aux faibles, aux pères de nombreux enfants, secoure, s'il le peut, ces étrangers au parler injurieux: je vais jeter des maléfices!»

Térii suivit le Maître. Certes, il n'en comprenait pas clairement tous les discours.—Qu'étaient donc ces hommes au nouveau-parler dont la venue surexcitait les dieux? Et pourquoi ces signes peints quand on avait la tresse Origine-de-la-parole, pour aider le souvenir? Les faibles mâles, en vérité, que satisfaisait une épouse!—et ils étaient prêtres! Néanmoins, à mesure que se déroulait dans la bouche de Paofaï l'invective haineuse, il passait en l'esprit du disciple des lueurs divinatoires: les maux inconnus, les fièvres nouvelles, les discordes et les poisons n'étaient que sortilèges vomis sur l'île heureuse par ces nouveaux venus, les maigres hommes blêmes, et par les dieux qu'ils avaient apportés! Les pestes inéluctables ruisselaient avec la sueur de leurs épaules; les famines et toutes les misères sortaient de leurs haleines... Courage! Térii savait, maintenant, d'où tombaient les coups, et contre qui l'on pouvait batailler avec des charmes.—Comme Paofaï, imperturbable en sa violence majestueuse, prolongeait le chant incantatoire, Térii l'imita, doublant toutes les menaces.

Ils suivaient l'étroit sentier qui sépare les demeures des prêtres du faré des serviteurs. Puis, escaladant le premier degré des terrasses, ils atteignirent l'autel d'offrande où l'on expose, avant de la porter aux sacrificateurs, la nourriture vivante dévouée aux atua. Ils firent un détour, afin de ne point frôler l'ombre d'un mort: sous une toiture basse de branchages veillait le corps à demi déifié du noble Oripaïa. Bien que le chef, accroupi sur lui-même, eût les mains liées aux genoux, et que ses chairs, encerclées de bandelettes, fussent macérées d'huiles odoriférantes, son approche inquiétait encore: l'esprit vaguait sans doute aux alentours: on ne devait pas l'irriter.

Dans le ciel, la face blême de la grande Hina-du-ciel dépouillait ses nues, pour conduire, de sa lueur sereine, les deux imprécateurs. Vêtus de sa lumière et parés de ses caresses, ils n'avaient plus à redouter les êtres-errants qui peuplent les ténèbres. D'un pas robuste, ils gravissaient les onze terrasses. Autour d'eux, les degrés infimes et le sol où tremblent les petits humains s'abaissaient, s'enfonçaient, et sombraient dans l'ombre; cependant qu'eux-mêmes, portant haut leur haine et leur piété, montaient, sans crainte, dans l'espace illuminé. Ils escaladèrent la onzième marche, taillée pour une enjambée divine. Ils touchaient les simulacres. Paofaï s'épaula contre le poteau sacré—qui, hors d'atteinte, fait surgir l'image de l'Atua: l'oiseau de bois surpassé du poisson de pierre—et il l'étreignit. Le disciple reculait par respect, ou par prudence. Il vit le large dos du maître se hausser vers la demeure des dieux, et, d'un grand effort, secouer les charmes attachés sur l'île. Le maro blanc, insigne du premier savoir, resplendissait dans la nuit souveraine. Le torse nu luisait aux regards de Hina: Hina souriait. Térii reprit toute sa confiance et respira fortement.

Et Paofaï, précipitant sa marche,—car chacun de ses pas, désormais, était une blessure pour les étrangers—descendit, derrière l'autel, vers le charnier où viennent, après le sacrifice, tomber les offrandes: les cochons égorgés en présages; les hommes abattus suivant les rites; les chiens expiatoires, éventrés. De ces bas-fonds,—où rôde et règne Tané le mangeur de chairs mortes—levaient d'immondes exhalaisons, et une telle épouvante, qu'on eût reculé à y jeter son ennemi. Paofaï, d'un grand élan, sauta. Ses larges pieds disparurent dans une boue, broyant des os qui craquaient, crevant des têtes aux orbites vides.—Puis, s'affermissant dans la tourbe tiède, il tira de son maro un petit faisceau de feuilles tressées; il creusa la fange; il enfouit le faisceau; il attendit.

Le haérè-po comprit, tout d'un coup, et s'émerveilla: c'étaient des parcelles vivantes volées aux étrangers—des cheveux ou des dents, peut-être, ou de l'étoffe trempée de leur salive—que le maître enfonçait parmi ces chairs empoisonnées: si les incantés ne parvenaient, avant la nouvelle lunaison, à déterrer ces parties de leurs êtres, ils périraient: mais d'abord, leurs corps se cingleraient de plaies, leurs peaux se sécheraient d'écailles... Or, voici que Paofaï, dans le silence de toutes choses, retint son souffle, et, s'allongeant sur le sol de cadavres, colla son oreille au trou comblé. Il écouta longtemps. Puis:

—«J'entends», murmura-t-il, «j'entends l'esprit des étrangers, qui pleure.» Il se dressa triomphant.

Térii frémissait: il n'eût pas imaginé cette audace. Surtout, il redoutait, par dedans lui-même et pour lui-même, le ricochet de ces mauvais sorts. Il quitta donc très vite Paofaï, en formulant avec une grande ferveur et une grande exactitude la supplication pour les nuits angoissées pendant lesquelles on s'écrie:

C'est le soir, c'est le soir des dieux! Gardez-moi des périls nocturnes; de maudire ou d'être maudit; et des secrètes menées; et des querelles pour la limite des terres; et du guerrier furieux qui marche dans l'ombre, avec les cheveux hérissés.