Le nom s'obstina dans la gorge. Térii pencha son regard, et vacilla de peur sur la pierre haute: les têtes, en bas, comme elles étaient petites, et toutes rondes! Et chacune dardait sur lui des yeux malfaisants... Il lui parut aussi que Haamanihi triomphait. Térii chercha ses maîtres. Il ne vit en leur place que les deux étrangers hostiles, aux vêtements sombres parmi les peaux nues et les peintures de fête: cette fois, le sortilège était manifeste. L'incanté proféra bien vite les formules qui dissolvent les sorts. Il balbutiait davantage. Enfin, les yeux grands ouverts, les lèvres tremblantes, il se tut.
Alors, dans l'abîme de silence, soudain frémit, roula, creva le torrent tumultueux des injures, des cris, des imprécations outrageantes qu'on hurlait dans tous les langages, avec les grimaces guerrières réservées à l'ennemi: l'erreur du récitant méritait la colère de Oro: qui donc apaiserait les dieux, si les prêtres eux-mêmes en venaient à les exaspérer! C'était à de telles erreurs, non pas aux étrangers,—criait Haamanihi,—qu'on redevait les calamités dernières! Il entraîna les gens d'Atahuru à répéter les mêmes paroles. Les hommes des îles voisines, amusés du spectacle, suivaient l'exemple et invectivaient au hasard. On se pressait de proche en proche, et la houle des épaules, déferlant sur l'enceinte de bois, la disloqua dans un remous. Malgré les gardiens indignés, malgré le tapu du lieu, une ruée de gens, dont chaque homme n'eût osé même effleurer un poteau d'offrande, se haussa vers le parvis sacré. Chacun s'étayait sur son compagnon, s'étonnait de sa propre audace, et avançait en piétinant de rage. On enserrait, sans issue, le prêtre exécrable.
Térii n'avait point quitté la pierre-du-récitant où le liait une attente épouvantée du châtiment tout proche. Il bondit enfin. Des mains se crispèrent dans sa peau, et des haches de jade, entrechoquées, cliquetaient très haut, à bout de bras. La mêlée pressée empêchait de les abattre: on profiterait du premier recul.—Mais un appel strident, celui qui désigne aux coups le plus dangereux adversaire, détourna les gens acharnés: Paofaï avait sauté sur la pierre élevée: de la voix, des yeux, des mains tendues, il montrait les véritables ennemis, les jeteurs de sortilèges, les empoisonneurs de sa race: les hommes au nouveau-parler. On oublia Térii qui tomba de crainte, ou de ruse.—Où donc les autres? On les entourait. Alors Haamanihi lança des serviteurs, qui, s'emparant avec feinte des étrangers, les dérobèrent au tumulte; et pour mieux égarer encore la rancune de la foule, il insultait violemment son rival:
—«Paofaï! Paofaï Tériifataü! Père! Tu es Père et Arioï malgré tes promesses! Eha! l'homme qui a perdu la parole est ton fils! Pourquoi l'as-tu laissé vivre, quand sa mère a mis bas?»
Pomaré, cependant, ne tentait rien pour apaiser le peuple. Couvert par ses gens, il observait que l'erreur du haèré-po insultait à ses ancêtres, et présageait mal. En expiation de la faute, il dépêcha deux envoyés-de-mort vers un autre maraè.
Puis les vagues soulevées dans la foule irritée tombèrent. Les rumeurs devinrent confuses et lasses. Car Oro, cheminant sur le ventre du ciel au lieu le plus élevé de sa route quotidienne, alourdissait les gestes et abaissait les paupières. Ses regards pénétraient d'une torpeur les êtres vivants. Son haleine desséchait la terre grasse et humait la buée de la mer. Les esprits du dormir-le-jour voletaient dans les souffles d'air lent. L'île accablée, que seule affraîchissait la brise accourant du large, ayant assourdi ses tumultes, apaisé ses haines, oublié ses guerres et repu ses entrailles, s'assoupit.
Comme le jour tombait, l'on s'étira pour les danses. Alors des prêtres de haut rang s'inquiétèrent; et ils haranguaient la foule: quoi donc! on allait s'éjouir quand les atua, les chefs et la terre Atahuru supportaient cette insulte et toutes ces profanations: l'oubli d'un haèré-po, la ruée du peuple à toucher l'autel?—Mais le bon sommeil avait passé: les dieux, n'avaient-ils point dormi de même, puisque rien ne se manifestait dans les nuages ou sur les eaux... Et pour la faute, on s'en prendrait au coupable,—quelques riverains, sans hâte, se mirent à sa recherche,—ou bien à d'autres, ou bien à personne. Les atua se taisaient toujours, l'Arii restait indifférent, et la fête, à peine suspendue, reprit tous ses ébats: vite, on ménageait des places rondes où préparer la boisson rassurante, le áva de paix et de joie,—que les Nuú-Hiviens, dans leur rude langage, appellent kava. Autour du bassin à quatre pieds creusé dans un large tronc de tamanu, s'assemblaient par petits groupes les gras possesseurs-de-terres, leurs fétii, leurs manants, leurs femmes. Une fille, au milieu du cercle, écorçait à pleines dents la racine au jus vénérable, puis, sans y mêler de salive, la mâchait longuement. Sur la pulpe broyée, crachée du bout des lèvres avec délicatesse dans la concavité du tronc, elle versait un peu d'eau. On brassait avec un faisceau de fibres souples qui se gonflaient de liquide, et que la fille étreignait au-dessus des coupes de bois luisantes. A l'entour, les tané buvaient alors la trouble boisson brune, amère et fade, qui brise les membres, mais excite aux nobles discours.
Les cercles s'agrandirent. Des torches de bambous desséchés craquaient avec des éclats rouges. Déjà les gens du rivage Taütira, parés de couronnes, la figure peinte, le corps enroulé de fines étoffes longuement battues, lançaient des cris et s'agitaient. Durant vingt nuits ils avaient redit avec soin chaque part de leur chant. Les femmes, au milieu des groupes, jetaient un appel prolongé, perdu, qui retombait sur les mugissements des hommes. Ceux-ci entrechoquaient d'un battement égal de petits cailloux cliquetants, et ils cadençaient leurs soubresauts. Les voix montaient avec charme sur des contours habilement apprêtés, et les paroles, enjolivées de beaux sons étendus, s'improvisaient, comme il convient, au hasard des lèvres.
Or, les Nuú-Hiviens scrupuleux redoutaient à mélanger leurs chants aux ébats du peuple en liesse. La joie pérennelle de la terre Tahiti leur pesait; surtout lorsque le kava, aiguisant les esprits, réveillait en eux le respect des atua et du culte. Alors ils se rémémoraient les Dires impérissables, et si réservés que l'homme mort Pukéhé avait dû reparaître tout exprès pour les enseigner aux autres hommes. Alors tressaillaient leurs appétits guerriers. Ils attendaient, au retour dans leurs îles, ces festins héroïques où il importe de mâcher le cœur de l'ennemi le plus audacieux. On les vit se retirer dans la montagne. Et bientôt, de leur repaire, descendit un murmure qui s'enflait, se perdait, puis se gonflait de petites clameurs, enrouées d'abord, débonnaires, satisfaites et menaçantes enfin: les Nuú-Hiviens entonnaient ce péhé où s'expriment, après un signal, la faim, la chasse, le rut et la mort du cochon propitiatoire.