Sur la plage on entourait une estrade où de jeunes hommes, habiles à simuler des gestes, et à figurer d'amusantes histoires, s'ébattaient pour la joie des spectateurs. L'un d'eux cria, en langue vulgaire, qu'ils allaient feindre l'aventure de l'«Homme bien-avisé.» On riait à l'avance: cette parade était pleine d'enseignements.—D'abord se montra un gros chef-terrien. Il portait de très précieux objets: deux haches de fer, un collier de coquilles, des plumes rouges pour le maro divin. Ces plumes, on les savait fausses,—feuilles découpées et peintes. Mais les petits parmi les dieux s'en contenteraient: pourquoi paraître plus exigeant? L'homme entoura ce trésor d'une tapa luisante, puis de plusieurs nattes fines, et appela des serviteurs. Les maigres manants avancèrent. Le maître déclara partir pour d'autres îles, et montrant son inestimable fardeau, menaça de grands châtiments si, pendant son absence, la moindre part s'en escamotait. Il disparut.

Les autres se consultèrent: la meilleure garde à tenir autour du trésor était de s'endormir dessus: ils s'endormirent.—Survint un homme qui s'annonça «prêtre de Hiro-subtil». Il épia les serviteurs, avisa la natte, sortit, et rentra en apportant une autre semblable. Il s'accroupit derrière les dormeurs, et, d'une paille de bambou, effleura la nuque du premier. Le manant geignit, s'ébroua, chassa d'un coup d'ongle le moustique importun: mais sa tête avait glissé. Même jeu pour l'autre: le trésor était libre. Prestement, le prêtre substitua les nattes vides, et s'enfuit, emportant le magot, au milieu d'un enthousiasme d'envie. On célébra le dieu Hiro, père de telles ruses.

Mais le plaisir des yeux s'annonçait plus vif encore. Pomaré, montant sur l'estrade, y venait recevoir, dans les formes prescrites, l'hommage de ses fétii d'Atahuru: trois femmes, élevées sur les épaules des porteurs-d'offrandes, furent déposées devant lui. Elles avaient tout le corps enroulé de tapa; et cela, qui doublait leur embonpoint, les rendaient plus désirables. Les trois femmes saluèrent le chef et commencèrent à danser.

D'abord, leurs pas étaient lents, car les étoffes lourdes. Puis trois jeunes hommes, saisissant le coin flottant des parures, tirèrent. Les filles tournoyaient sur elles-mêmes. Les nattes longues démesurément se déroulaient en changeant de couleur: blanches, rouges, blanches et rouges encore. On les dévidait à grandes brasses. Le dernier pli vola: les filles, nues, dansaient plus vite. Le chef agréa l'offrande, et s'emparant des précieuses tapa, laissa les femmes à ses gens.

Des battements sourds, roulant dans les rumeurs, grondèrent: les tambours appelaient aux danses. Un frémissement courut dans toutes les cuisses, à leur approche. Leurs sonneurs,—vieillards aux yeux morts,—palpaient avec adresse, du bout des doigts, les peaux de requins tendues sur les troncs creux: et leurs mains écaillées voletaient, comme de jeunes mains vives sur un ventre d'épouse. Aussitôt, les couples se dressèrent. Les femmes—poitrines échevelées sous les fibres jaunes du révaréva, tempes cerclées de couronnes odorantes—avaient noué étroitement leurs hanches d'une natte mince, afin d'étrangler, sous le torse immobile, ces tressaillements dont sursautent les genoux. Les tané se paraient de coquillages miroitants, d'agrafes nacrées, de colliers mordant la nuque. Ils tenaient leur souffle, tendaient les reins et écarquillaient leurs oreilles: un coup de tambour les décocha.

Tous, d'abord tournés vers le meneur-de-danses, imitaient ses gestes,—dépliant les bras, balançant le corps, inclinant la tête et la relevant avec mesure. Puis, à tout petits pas précis et vifs, comme s'ils piétinaient sur les orteils, ils approchèrent jusqu'à se flairer. Les visages restaient impassibles; les paupières des femmes, baissées: il convient, pour un temps, de cacher ses désirs. Brusquement, sur un batté bref, tout se tut; tout cessa.

Une femme sortit de la foule, ajusta ses fleurs, secoua la tête pour les mieux fixer, fit glisser sa tapa roulée, et cria. Les battements recommencèrent. Jambes fléchies, ouvertes, désireuses, bras ondulant jusqu'aux mains et mains jusqu'au bout des ongles, elle figura le ori Viens t'enlacer vite à moi. Ainsi l'on répète, avec d'admirables jeux du corps,—des frissons du dos, des gestes menus du ventre, des appels de jambes et le sourire des nobles parties amoureuses,—tout ce que les dieux du jouir ont révélé dans leurs ébats aux femelles des tané terrestres: et l'on s'exalte, en sa joie, au rang des êtres tapu. A l'entour, les spectateurs frappaient le rythme, à coups de baguettes claquant sur des bambous fendus. Les tambours pressaient l'allure. Les poings, sonnant sur les peaux de requins, semblaient rebondir sur la peau de femme. La femme précipitait ses pas. Des sursauts passaient. La foule, on eût dit, flairait des ruts et brûlait. Les reins, les pieds nus, s'agitaient avec saccades. Les hommes, enfiévrés, rampaient vers des compagnes. Parfois, les torches, secouées, jetaient, en pétillant, un grand éclat rouge. Leurs lueurs dansaient aussi. Soudain la femme se cambra, disparut. Des gens crièrent de plaisir. Dans la nuit avancée, des corps se pénétrèrent. Les flammes défaillaient; l'ombre s'épancha.

Alors, la confusion des nuits sans Hina devint effarante. Au hasard, dans les ténèbres, vaguaient des chants dispersés, des appels, des sanglots et des rires repus. Tous les peuples, dans tous leurs langages, poussaient d'incertaines rumeurs: sur la rive sourdait la colère des Paümotu réclamant on ne savait quels esclaves. Un parti d'Arioï déplorait avec gémissements l'en-allée sans retour de Tupaïa, l'Arii des prêtres; et leurs mots désolés roulaient, comme des pleurs, de toute la hauteur des voix. Les femmes, durement secouées, exhalaient des plaintes ambiguës. Un chien hurla. Mais les haleines fléchissaient. Les poitrines s'épuisaient. Les hanches secouées retombèrent. La nuit se prit à désirer l'aube. Sur les vivants abreuvés de jouir, descendit, des montagnes endormies, un grand souffle affraîchissant.

Un silence. Un tumulte: des cris rauques, bondissant dans la vallée, emplirent toute la plage. Pesamment des gens se dressèrent pour écouter: et des Nuù-Hiviens parurent dont les hurlements sans nom faisaient ce nouveau vacarme. Ils couraient comme des crabes de terre, et les torches qu'ils agitaient semblaient folles elles-mêmes. On reconnut: c'étaient ces hommes qu'un navire d'étrangers avait munis de la boisson brûlante... Ils se heurtaient, s'injuriaient. L'un d'eux se mit à larmoyer. Les autres se moquèrent. Il se précipita, et, d'un coup de hache, fendit une mâchoire. On s'écartait. Il revint, s'acharna, écrasa une tête. Il pleurait toujours.