—Eha! qu'était donc cette ivresse inconnue qui, loin d'apaiser les membres comme l'ivresse du áva maori, pousse au meurtre et rend stupide et fou?

Mais tous les yeux, lassés, s'abandonnèrent. L'homme furieux s'allongea parmi ses compagnons, paisiblement. Le matin parut.

[LE PRODIGE]

Térii fuyait sur le récif. Il avait à grand'peine échappé à la foule hargneuse. Hagard et haletant, il détalait sans trêve. Des balafres brûlantes, poudrées de safran, coupaient son visage. Ses couronnes flétries glissaient de la tête aux épaules. Son maro déchiré dénudait ses cuisses, et, trempé d'eau de mer, collait aux genoux qui s'en embarrassaient. Une vague s'épaula, frémit, et lui vint crever sur la tête: il roula, piqué par les mille pointes de corail vivant qui craquaient dans sa peau. Se redressant, et sautant pour esquiver une autre vague, il s'effrayait: c'était là jadis un châtiment de prêtre impie!... Des haèré-po, même des sacrificateurs, avaient dû, pour des fautes moindres, courir tout le cercle de l'île. On les voyait, assaillis par la houle, franchir en nageant les coupures du récif, reprendre pied et s'élancer encore, harcelés de gens en pirogues qui brandissaient des lances. Térii sentit que sa fuite douloureuse était une première vengeance des dieux rancuniers;—mais il trouva bon qu'elle offrit, à la fois, un moyen d'échapper aux poursuites: nul ne se risquait, derrière lui, dans la mer obscure.

Le récif, après un grand détour, revenait côtoyer les terres. Le fugitif interrogea la nuit: tous les chants étaient morts,—mangés par le vent, peut-être? Des lueurs éparses vacillaient seules par instant. Alors, il souffla. Puis, incertain, lourd de dépit et défiant l'ombre, il vint rôder aux abords de la fête, parmi les couples endormis.

Le firmament nocturne blêmissait. Dans l'imprécise clarté nouvelle, Térii heurta des corps étendus. Pas un ne s'éveilla: il reconnut les guerriers Nuú-Hiviens et s'étonna de les voir appesantis et veules: le áva maori ne donne point, aux vivants qui sommeillent, ces faces de cadavres ni cet abêtissement... L'un d'eux, le front ouvert, n'était plus qu'un mort en vérité. Un autre qui se vautrait à son flanc, le tenait serré comme un fétii.—Rien à redouter de ceux-là! Térii les enjamba. Il piétinait des monceaux de vivres à demi dévorés, des cochons dépouillés, prêts pour la cuisson, des noix de haàri éventrées, des colliers et des parures pour la danse.

Un clair rayon de jour éveillé dansa sur les cimes. Dans la fraîcheur du matin, des femmes se dressèrent. Leurs yeux étaient pesants; leurs gestes endoloris de fièvres amoureuses. Mêlées aux hommes qui, cette nuit-là, les avaient enlacées, et nues sous les fleurs souillées, elles étendaient les bras, s'écrasaient le nez et la bouche de leurs paumes humides, et joyeuses dans l'air froid, frissonnaient en courant à la rivière. Térii se souvint que sa dernière épouse avait paru dans la fête: elle reposait près d'un façonneur-de-pirogues. Il la secoua. Tous deux coururent s'ébrouer dans les eaux de la grande Punaáru. Puis, vêtus d'étoffes abandonnées, ils marchaient vers ce coin du ciel d'où souffle le maraàmu-sans-trêve, pour regagner, comme on regagne un asile, la terre sacrée Papara.

Ils cheminaient sans paroles. Le sentier ondulait selon la forme du rivage. Soudain, il fonça vers la montagne comme s'il pénétrait en elle. Les rochers broussailleux proéminaient sur la grève, et la base du mont, excavée d'une arche béante, semblait s'ouvrir vers le ventre de la terre. Des franges de fougères humides comblaient la bouche immense d'où s'exhalaient des souffles froids. Nul bruit, que le clapotement rythmé de gouttelettes claquant sur des eaux immobiles. Térii connut alors qu'on frôlait, de tout près cette fois, non plus du lointain de la mer-extérieure, la grotte redoutable Mara: mais ce lieu, frappé de tapu, réservait un refuge possible: le fuyard, malgré sa peur, creva les feuillées: la caverne parut.

Les yeux emplis de soleil, il ne vit rien, d'abord, que le grand arc sombre enveloppant des profondeurs basses perdues au loin dans une nuit. Il frissonna quand l'eau, plus froide que celle des torrents, lui mordit les pieds. Ses yeux raffermis discernaient lentement des formes dans l'ombre: des rochers; d'autres encore, plus lointains, et, vers l'extrême reculée de la grotte, un pli obscur où la muraille allait rejoindre la face de l'eau. Autour de lui claquaient toujours les gouttelettes répétées, régulières, qui suintaient de la voûte. La colline, chargée d'eau, suait par toute son assise, et son flux mystérieux, disaient les prêtres, balançait les gonflements du lac Vaîhiria, perdu très haut dans sa coupe de montagnes...—«Reste-là», cria une voix.