Ils parurent, les Douze à la Jambe-tatouée. Ceinturés du maro blanc sacerdotal, poudrés de safran, ils marchaient, peints de jaune, dans le soleil jaune qui ruisselait sur leurs peaux onctueuses. Leurs immobiles et paisibles regards contemplaient la mer-extérieure; des souffles passaient dans leur cheveux luisants, et remuaient, sur leurs fronts, d'impalpables tatu. Leurs poitrines, énormes comme il convient aux puissants, vibraient de liesse et de force en jetant des paroles cadencées. Entourés de leurs femmes peintes,—les divines Ornées-pour-plaire, aux belles cuisses, aux dents luisantes comme les dents vives des atua-requins,—les maîtres figuraient douze fils voluptueux de Oro, descendus sur le mont Pahia pour se mêler aux mortels.

Ils passaient lentement, certains de leur sérénité. Autour de leurs ombres, invisibles mais formels, les esprits de la paix et du jouir peuplaient le vent environnant. Les atua glissaient dans leurs haleines; illuminaient leurs yeux, gonflaient leurs muscles et parlaient en leurs bouches. Joyeux et forts, en pouvoir de toutes les sagesses, ils promenaient à travers les îles leur troupe fêteuse et magnifiaient les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Devant le torrent triomphal, les étrangers miséreux avaient disparu. Au premier remous, leur faré-de-prières, chavirant, sombrait comme une pirogue disloquée. On le piétina. Les bambous craquaient sous les larges foulées, et la frêle charpente éclatait comme des côtes d'enfants. En pièces, le faré! En fuite les nouveaux-parleurs! qu'avaient-ils donc annoncé de profitable: qu'un dieu, quelque part dans les autres ciels, s'occupait à sauveter les hommes... mais les hommes, surtout les vivants maori, n'étaient point si pitoyables qu'il fallût s'inquiéter de leur sort, et le déplorer... En fuite! En fuite! l'autre dieu, le subtil et lumineux Oro resplendirait désormais sans contrainte: car, avec les étrangers aux gestes ridicules, l'atua Kérito, sans doute, s'était à jamais évanoui.

Alors la joie grandit: les chants se dispersaient, les rythmes se mêlaient, les cris sautaient hors des gosiers. Des lueurs éclataient dans les luisantes prunelles, et les paupières, comme des bouches épanouies, souriaient. Parfois, dans la mêlée splendide, passait, d'une tête à l'autre, un même frémissement, et toutes les têtes, ensemble, se levaient pour clamer un grand cri d'allégresse. Dans les âmes légères, illuminées par l'esprit du áva, ne surgissaient que des pensers alertes et des désirs savoureux. A travers les visages pénétraient, jusqu'au fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc du corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables firmaments. Les brasiers, invisibles dans le jour, exhalaient une vapeur ondoyante à travers quoi palpitaient aux yeux la montagne, les hommes, les arbres. Le sable dansait en tourbillons étincelants. Et le corail, la mer, les firmaments, les brasiers et le sable, n'étaient que la demeure triomphale façonnée et parée pour le plaisir des maîtres-heureux.

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices: les Arioï s'en vont?—En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la saison des pluies?—En fête pour leur revenue. Oro s'éloigne?—Merci au dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se rapproche?—Maéva! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une guerre se lève?—joie de se battre, d'épouvanter l'ennemi, de fuir avec adresse, d'échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits. Les combats finissent?—joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d'eux-mêmes; s'épandaient sans effort; s'étendaient sans mesure: sève dans les muscles; fraîcheur dans l'eau vive; moelleux des chevelures luisantes; paix du sommeil alangui de áva; ivresse, enfin, des parlers admirables... Les étrangers,—où donc se vautraient-ils,—prétendaient se nourrir de leurs dieux? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori proclament ne manger que du bonheur.

Un tumulte soudain remplit la vallée où sommeillait, paisible sous le ciel des sécheresses, la grande eau Punaáru. Les broussailles s'ouvrirent, crevées par des guerriers qui, pour surprendre leurs adversaires avaient choisi des sentiers imprévus. Ils bondirent sur la plage.

Les douze Maîtres demeuraient paisibles. Leur quiétude n'est point de celles dont un combat décida, et le tapu vigilant qui défend leurs membres sacrés vaut plus qu'une ceinture de pieux et de terre.—Mais la tourbe des riverains s'agitait, inquiète, hargneuse déjà. Ils couraient à la manière des crabes méfiants qui cherchent des abris. Les survenants furent vite reconnus: c'étaient les gens de Pomaré. A qui donc en voulaient-ils? Car Atahuru, jusqu'à ce jour, s'était montré favorable au chef! mais Pomaré n'était rien autre en vérité que le voleur de la terre Paré, l'homme au teint noir, aux lèvres grosses, le manant privé d'ancêtres, l'échappé des îles basses, des îles soumises!—Les maîtres, en riant, contemplaient la mêlée. On hurlait:

«Eclate le tonnerre sur les montagnes hautes!