Tout s'ébranle, tout brille,

Tout se bat!»

Les mots, passant dans les gorges frénétiques, et par des lèvres qui grimaçaient épouvantablement, semblaient des armes plus meurtrières que les haches de jade: des armes tueuses de courages. Pourtant ces menaces n'effleuraient point le calme esprit des Douze, non plus que ne touchaient leurs peaux les cailloux lancés par les frondeurs et qui rebondissaient en claquant autour d'eux sur le sol. Ils écoutaient. Ils entendirent:

«Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants.

—Qui restera pour la cérémonie des morts?»

Et derrière les taillis écrasés, hors de la lutte, les maîtres entrevirent un homme rapide courant à toutes jambes vers le maraè, où, plus haut que l'autel, surgissaient le Poteau et les Plumes. Trois degrés, trois bonds. Sa main se hissa vers le signe protecteur. Les riverains frémirent: on s'emparait du dieu: Pomaré leur volait le dieu! Ils se ruèrent sur le ravisseur, qui, déjà cramponné au poteau, arrachait les plumes à foison, au hasard. En même temps, sous l'assaut furieux, les quatre piliers de l'autel cassaient comme des mâts de pahi, par grand vent: et le poteau sacré, les simulacres, les Plumes, le voleur et ceux qu'ils dépouillaient vinrent s'écrouler sur les dalles.

Mais qu'importaient aux Maîtres ces luttes de manants conduites par un autre manant; ces rapts inutiles, ces ruses et toutes ces frénésies, quand eux-mêmes, dans leurs îles sacrées, possédaient, sans querelles, des terres, des femmes et la faveur des dieux! Ils suivaient donc à peine du regard, l'homme éperdu Pomaré, fuyant, crispé sur les plumes, vers ses pirogues prêtes à bondir. Ses halètements précipités battaient leurs oreilles sans pénétrer leurs entrailles: lentement, les Douze tournaient leurs calmes visages vers la mer impassible comme eux.

Ils attendaient le déclin de Oro, et que la nuit descendue, laissant monter les étoiles, donnât à leur course les guides familiers sur les chemins des flots. Le dieu lumineux tombait au large du récif dans les eaux-extérieures. Avec lui s'enfuyaient ces nuées accrochées aux crêtes; et le sommet acéré du mont que l'on dit sa demeure brillante, l'Orohéna triomphal, s'aiguisait dans le ciel limpide. Le creux des versants, les vallées broussailleuses, le chemin des eaux frémissantes et tous les replis de la terre se remplissaient d'ombres et d'esprits ténébreux. Les membres frissonnaient dans l'air affraichi. Le vent devint plus impalpable. Les montagnes respiraient d'un souffle inaperçu. De la colline, un attardé lançait encore le cri-à-faire-peur: «Qui restera pour la cérémonie des morts?» Et dans les taillis, des guerriers maladroits, la poitrine ouverte, achevaient de mourir en sifflant et en râlant. Ils se turent. Sur la plage rassérénée commença de couler indéfiniment la caresse lente des nuits. Elle emportait au large, vers les eaux crépusculaires, les voix dernières du tumulte: ainsi, chaque soir, depuis que respiraient les hommes, l'île soufflait sur eux son haleine, ses parfums, et l'apaisement détendu de leurs désirs-de-jour.

Les Maîtres, une fois encore, acceptaient le repas des adieux. Des serviteurs attentifs présentaient à leurs bouches des mets surabondants, et leurs nombreuses épouses, habiles à tous les plaisirs, dansaient avec ces rythmes qui éveillent l'amour et sont pour les yeux des caresses. Les Douze regardaient et mangeaient. Le peuple d'Atahuru, revenu de ses émois, oublieux déjà du rapt accompli, admirait la puissance de ces nobles voyageurs, la majesté de leur appétit, l'ampleur de leur soif, la beauté du festin. C'étaient vraiment des Maîtres-de-jouissance: nuls liens, nul soucis, nulles angoisses. Les manants maigres, inquiets parfois sur leur propre pâture, sentaient, à les considérer, leurs propres désirs satisfaits. Que figuraient, auprès d'eux, les sordides étrangers, les hommes blêmes aux appétits de boucs, aux démarches de crabes, aux voix de filles impubères! Si jamais il s'imposait de suivre des chefs, mieux valait, certes, s'abandonner à ces conducteurs de fêtes, les Arioï beaux-parleurs, beaux mangeurs, robustes époux; en toutes choses, admirables et forts!

Un à un surgissaient les astres directeurs. Taürua levait sur la mer son petit visage brillant, et si radieux que le reflet dans l'eau jouait le reflet de la lumière Hina. Le départ était libre, et ouvertes les routes dans la nuit. Des centaines de serviteurs se hâtaient autour des pirogues. Les plus grandes, à flot déjà, vacillaient sous le fardeau de leurs quatre-vingt rameurs. D'autres, moins lourdes, abritées sous les très longs faré bâtis à leur mesure, sortaient de ces demeures terrestres. Sous la poussée des fortes épaules, elles glissaient vivement sur le sable, vers les eaux; les pilotes grimpaient sur les plates-formes et considéraient les étoiles. Les chefs de nage, une perche à la main, haranguaient les pagayeurs. Les banderoles de fête claquaient doucement, invisibles, et bruissaient parmi les feuillages enlacés de l'aüté qui célèbre les départs, les rend propices et pompeux.