Les maîtres se comptèrent: l'un manquait: où donc Haamanihi? Il avait, en même temps que les petits étrangers ses amis, disparu devant le torrent de fête: qu'il reste avec ses nouveaux compagnons! Et Paofaï, dont la jambe tatouée illustrait le rang, vint prendre sa place au cortège, et marcha, parmi les Douze, vers la mer accueillante. Il remuait d'inexprimables craintes. Certes, quand les Arioï, en survenant, avaient épouillé la rive de ces Piritané maléficieux, son orgueil de prêtre-inspiré triomphait dans sa poitrine!—Mais maintenant il redoutait des revanches: et pour les conjurer, il partait vers les pays originels, vers Havaï-i[5] dont Raïatéa, l'île aux Savoirs-nombreux, faisait la première étape.—Voici qu'un homme furtif lui parlait dans l'ombre, à voix basse. Paofaï reconnut le haérè-po coupable, Térii au grand-parler dont le nom se disait maintenant «qui Perdit les mots» mais que des gens proclamaient toujours «Disparu avec Prodige». Paofaï se souvint que c'était là son disciple, peut-être son fils: il le cacha parmi les pagayeurs. Courbés sur la mer, tous se tendaient vers le signal:

[5] Savaï, des îles Samoa.

—«A hoé!» hurla le chef des pilotes. Les mille pagaies crevèrent l'eau. Les coques bondirent. D'innombrables torches incendièrent le vent. Un cri leva, s'étendit, enfla: le cri d'en-allée, l'appel-au-départ des heureux, pour d'autres joies encore et vers d'autres voluptés. La clameur immense couvrit toute la mer, mangea la voix du récif, s'épandit sur la plage houleuse, se gonfla de beaux adieux retentissants, emplit tout le dessous du ciel, et, se ruant par les brèches des vallées, vint retentir et tonner jusqu'au ventre de l'île.—L'île s'éjouit dans ses entrailles vertes.

[DEUXIÈME PARTIE]

[LE PARLER ANCIEN]

Les hommes qui pagaient durement sur les chemins de la mer-extérieure, et s'en vont si loin qu'ils changent de ciel, figurent, pour ceux qui restent, des sortes de génies-errants. On les nomme avec un respect durant les longues nuits de veille, pendant que fume en éclairant un peu, l'huile de nono. Si bien qu'au retour,—s'il leur échoit de revenir—les Voyageurs obtiennent sans conteste un double profit: l'hommage de nombreux fétii curieux, et tant d'épouses qu'on peut désirer. Le grand départ, l'en-allée surtout hasardeuse, la revenue après un long temps sans mesure, voilà qui hausse le manant à l'égal du haèré-po, le porte-idoles au rang de l'arioï septième, et l'arioï à toucher le dieu. Certains atua, non des moindres (mais ceci n'est point à dire au peuple), n'apparaissent rien d'autre que ces voyageurs premiers, hardis vogueurs d'île en île, trouveurs de terre sans nom qu'ils sacraient d'un nom familier, et conducteurs infaillibles vers des pays qu'on ignore. Sans doute, Paofaï savait toutes ces choses; aussi, qu'elles ne vont pas sans quelque danger: les hommes déjà dieux, jaloux de se voir des rivaux, suscitent, parfois, d'étonnantes tempêtes, ou bien changeant de place aux étoiles, retournent, afin d'égarer les autres, tout le firmament à l'envers! Il n'importe. Ceux qui réchappent se revanchent par le récit de belles aventures.

Même, ceux-là qui n'attendent point d'aventures, prennent grand soin d'en imaginer d'avance, pour n'être pas pris de court. Ainsi, dès la première nuit de mer, Paofaï Téri-i-fataü et Térii, son disciple, s'efforçaient, l'un et l'autre, d'accommoder de petites histoires. Ils les composaient de mots mesurés, à la façon des Parlers transmis. On ne peut assurer qu'ils rencontrèrent jamais Havaï-i qui est la Terre-Originelle[6]; car on ne sait que ce qu'ils en voulurent. Encore une fois, il n'importe: un beau Parler bien récité, même sans aventures dessous, vaut certes un repas de fête solennelle:

[6] Savaï, des îles Samoa.

I

A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi devant son souffle sans répit. La mer, derrière eux, devant eux, court de même, et plus vite encore, avec ses petites montagnes pressées. La lame lève le pahi, se coule sous son ventre, dépasse son museau, blanchit et crève en bruissant. Et les pagayeurs aux bras durs, les pieds croisés sur le treillis, se reposent et bavardent en regardant filer l'eau bleue. Mais tout reste lent et paisible aux yeux, parce que tout, sans effort, le vent, la mer et toutes les pirogues, marche de même allure, vers le même coin du ciel.