Iakoba vit tomber le soir avec une inquiétude. Il dissimula, jetant à ses compagnons du faré que le poisson donnerait, cette nuit, pour la pêche avec des torches. Mais il ne prit pas de torches: deux nattes fines, seulement, et à la dérobée. Puis il s'esquiva. Hors de vue, il vêtit les nattes: couvert ainsi qu'un vil ignorant d'autrefois, il ne risquait point de lever la défiance des fous. Il atteignait l'eau Tipaërui. Il tourna brusquement sa marche vers les terres-du-milieu.
Ainsi, durant une autre nuit, déjà, voici tant d'années, lui-même avait mené, le long d'une autre rivière, vers le lac dont les eaux sommeillent, une foule enthousiaste pendue à ses pas.—Mauvais souvenir, et parler païen! Le vieux Paofaï avec ses histoires de sorcier en était la cause. Il est des gens dont l'approche équivaut à tous les maléfices. Mais qu'importaient les racontars et les erreurs de temps bien oubliés déjà,—à juste titre! Cette nuit, que voilà, le chrétien n'avait plus rien à faire qu'à servir le Seigneur.
Aussi bien, la remontée de la rivière devenait elle ardue: un vivant, même un baptisé qui sait à quoi s'en tenir sur les esprits-rôdeurs, ne marche point dans l'obscur, du même entrain qu'au plein jour levé! L'haleine s'angoisse très vite, et s'écourte; les jambes vacillent; les oreilles s'inquiètent à n'entendre que le bruit des pas dans l'eau ou sur les feuilles humides; et les yeux s'effarent qui ne servent plus à rien. Le marcheur indécis s'alarmait du silence, de l'ombre épanchée autour de ses pieds, et surtout du ciel éteint par-dessus sa tête: Hina-du-firmament était morte pour deux nuits encore, et de lourdes nuées, étouffant les petits regards des étoiles, approfondissaient les ténèbres sur le sol.
Iakoba se prit de peur: peur d'être seul: plus grande peur à n'être point seul: car des êtres imprécis,—pouvait-on dire vivants?—et venus, on ne savait d'où, commençaient à frôler le chrétien épouvanté dont les pas se précipitaient,—vers quel but, il ne devinait pas encore. Comme il tâtonnait au hasard, ses doigts touchèrent des cheveux. Aussitôt, tâtonnantes aussi, des mains, d'autres mains que les siennes, passèrent le long de sa propre figure et descendirent sur son manteau de nattes. Il étendit les bras, trouva des corps autour de lui, les sentit nombreux, hâtifs, vêtus de nattes eux-mêmes. Quels insensés, vraiment, que ces Mamaïa, pour se hasarder ainsi dans la nuit! Mais quel courage ne montrait-il pas lui-même, à se mêler à leurs troupes équivoques! Soufflant d'orgueil, il s'enhardit; et il osa palper ces furtifs rôdeurs du sombre dont la multitude, à chaque enjambée, croissait.
Il en venait à l'improviste, de toutes les faces de l'obscur, et par des routes inconcevables. Leur approche seulement se décelait par un bruit bref de fourré crevé, et un remous dans les marcheurs qui se serraient pour accueillir les autres. Car on allait, coude à coude, par un étroit sentier couvert. Et rien ne marquait le défilé de tous ces gens, que le frémissement des feuilles froissées et le pétillement des petites branches.
Mais, à mesure qu'on gagnait sur la montagne, et que l'on s'écartait des demeures des hommes, la foule laissa bruire ses bouches nombreuses et avides de parler. Il se fit un murmure continu de mille petits souffles, de claquements légers de langues, d'appels de lèvres menus comme des battements de cils. Par-dessus tout, la voix sifflante des cimes d'aïto—qui cernent les lieux tapu,—s'épandit; la foule s'arrêta, houla comme une vague qui s'étale, et remplit le creux de la vallée. Malgré l'éclaircie dans le fourré, malgré qu'il fit bâiller toutes grandes ses paupières, Iakoba ne put rien discerner encore, sous la caverne du ciel noir, que des formes indécises d'arbres balancés. Autour de lui, à hauteur d'humain, la haie de ténèbres demeurait impénétrable. Il songea qu'on disait dans les récits:
«C'est la Nuit—la nuit sans visage,
la nuit pour ne-pas être-vue...»
Soudain, tous les souffles étant tombés hormis le sifflement des branches, une voix surgit:
—«Qui suis-je, pour vous tous?»