Iakoba, épouvanté, s'affirma que ce n'était point là paroles dites par une bouche d'homme. Non! pas un homme n'aurait parlé avec cet accent-là!...

—«Qui suis-je, pour vous tous?» On se mit à répondre sourdement:

—«Tu n'es plus l'homme Téao! Tu es l'atua descendu!

—Qui suis je, pour vous tous?

—Tu es encore l'esprit du prêtre Paniola, dont on a fouillé les os sous la terre. Dis la prière, comme lui, la prière!»

Ainsi, c'était le prodige: la voix insoupçonnable venait d'une poitrine d'inspiré! Mais que voulaient dire les autres voix, et pourquoi ce prêtre oublié qu'ils mêlaient à leurs invocations comme un secourable génie?—Ha! le chrétien se souvenait... l'effarante histoire, on ne pouvait se la remémorer au milieu du sombre et des grands arbres. Pourtant, Téao la rappelait, impitoyable, et récitait comment deux hommes Paniola[11] vêtus de longues tapa blanches, étaient venus vivre, jadis, parmi les gens de la presqu'île; comment, pour la première fois,—si longtemps avant les Missionnaires—ces premiers maîtres avaient mis sur les lèvres, avec une ferveur, le nom de Iésu-Kérito.—Etait-ce bien le même atua?—Avec lui, par-dessus lui peut-être, ils disaient honorer une femme divine, sa mère, que nul homme jamais n'avait touchée. Ils invoquaient parfois un être subtil: «Souffle-du-dieu». Leurs paroles étaient bonnes. Mais l'un d'eux, malade sans blessures et sans maléfices, mourut au bout d'une année. Deux lunaisons de plus, et l'on avait rouvert le sol, jusqu'à son cadavre, et arraché, avec piété, les clous des bois qui l'entouraient, et disputé ses moindres vêtements, et décidé que ses os seraient tapu. Alors on s'était demandé: le fantôme! qu'est-il devenu? Le fantôme vaguait depuis: Téao sentait parfois le recueillir dans ses propres entrailles.—Et tout cela qu'il n'était pas bon même de penser sans paroles, Iakoba dut l'écouter, mots par mots, dans l'implacable nuit. Son angoisse grandissait. Il tressaillait à chaque bruissement nouveau. Il aurait voulu ses oreilles sourdes. Il aurait voulu s'enfoncer dans la terre humide... Il n'avait pas eu cette épouvante, seul, bras levés, jambes droites, au bord du Vaïhiria: il s'était enfui de tout son être. Ici, l'effroi du vent nocturne pesait sur ses membres et les engourdissait. Cependant, la voix se tut. Une grande clameur monta de la foule suppliante vers l'inspiré qui haletait d'allégresse; et qui se retint, pour dire avec douceur:

[11] Espagnols.

—«Je te salue, Maria, le maître est avec toi. Tu es choisie parmi toutes les femmes. Iésu, le fruit de tes entrailles est béni.»

La foule, doucement, reprit les mêmes paroles. Un apaisement tombait parmi les mots inattendus. Téao, sur la même voix confiante, priait encore:

—«Souffle-du-dieu! Souffle-du-dieu! descends au milieu de nous! donne-nous de chasser les imposteurs et ceux qui ont volé ton nom! O Kérito qui me pénètre, Kérito que nous avons connu bien avant qu'ils ne t'apportent, et invoqué bien avant qu'ils ne t'invoquent, donne-nous de faire périr tous les chrétiens! Qu'ils meurent par ton nom! par ta force! ceux-là qui se servent injustement de toi.»