Changeant d'haleine, il cria:
—«Les chrétiens et leurs prêtres nous appellent les Fous! En vérité, qui sont les fous, d'eux mêmes ou des nôtres? Où sont les vrais disciples, les enfants du dieu? A tout instant du jour nous l'appelons, nous l'attendons, et nous vénérons, avec nos mains jointes et nos fronts baissés, la seule parmi les femmes qui ne connut point l'homme, Maria, que nous disons la Paréténia!»
La foule reprit:
—«Nous te saluons, Maria Paréténia.»
Ces paroles, ces rites étaient inattendus pour l'homme Iakoba dont l'esprit vacillait au milieu de tout cet inconnu, autant que ses yeux hésitaient dans le noir impénétrable. Le Souffle divin, l'Esprit bon, déjà les missionnaires en avaient enseigné le culte, et les secours à tirer. Mais cette femme, génitrice du dieu, d'une race tellement inouïe que sa chair était demeurée libre de l'homme, et d'un être si indicible qu'il avait fallu, pour l'invoquer, ce verbe sans égal dans le parler maori: la Paréténia,—cette femme, le chrétien peureux s'empressa de la nommer aussi, confusément, comme un recours à l'épouvante. Sans mesurer l'impiété commise—car il mélangeait sa voix à celle des fous détestables,—il se surprit à murmurer:
—«Je te salue, Maria Paréténia.» Il se réjouit de la divinité nouvelle, et d'être venu.
L'obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise vision s'agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l'oreille percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux affirmées: le bourdonnement des gosiers d'hommes; les sifflements des filles, des souffles doux, de petits sanglots...—Mais non, le calme ne se pouvait tenir: Tous ces bruits, divers, multiples et profus, étaient-ils bien haleines de vivants?—Le chrétien, pour se rassurer, remâchait les dires de ses nouveaux maîtres: les génies-rôdailleurs avaient fui devant le dieu Piritané: on n'avait plus à craindre leurs passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins Iakoba épiait les moindres frôlements autour de lui: en vérité, les errants sans visages n'auraient pas respiré d'une autre sorte... ils étaient là... à l'effleurer: au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux, répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois s'envolant tout seul. Puis un autre s'éleva dans un autre recoin de la nuit. Puis d'autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira qu'une grande lumière, en éclatant à l'improviste, dissipât ces exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son front se mouillait et s'affroidissait; toute sa peau ridait sur ses membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n'osait plus même écouter...
—«Ha.» Ses entrailles se tordirent: il se ramassa, bondit en arrière: une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses cuisses et son ventre, et montait sur sa figure. Une autre main surgit. Deux bras l'étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps entier agrippé à son corps; et deux seins durs pesaient sur sa poitrine. Il étouffait, sans espoir d'être vivant, sous l'emprise de cette Femme-des-ténèbres qui s'acharne aux tané vigoureux, les enlace, les épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides, violentes. Alors, couru d'un grand sursaut, il tressaillit malgré la crainte, et, tendant les reins par habitude, s'arc-bouta, surmontant l'être équivoque—et brusquement éclata de rire: il tenait un corps de femelle vivante, aux chairs grasses et tièdes, aux flancs onduleux et hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme imaginaire! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de plaisir; il desserra sa gorge anxieuse: pris d'un grand désir haineux il secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et abandonnée.
Au même instant, tous les bruits chargés d'inquiétude s'éclaircirent pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c'étaient les milliers de voix de la volupté! Ha! l'on pouvait respirer à son aise: rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie: la joie le gagnait lui-même: dans son dos, dans tous ses membres, coulait, avec un délice, l'apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et d'effroi qui gémissait elle-même doucement; et la relaissa tomber. Puis il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s'il avait, en écrasant les hanches de la femme, dompté sur son corps tout l'obscur et toutes les épouvantes.
La voix de l'inspiré ne s'entendait plus. On sait que les filles se disputent tous les mâles qu'un dieu, il n'importe lequel, anime et rend puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir. Mais, en sa place, d'autres voix répétaient la calme prière, et d'une lèvre à l'autre lèvre passaient d'ineffables hommages vers la femme qui n'avait jamais subi le poids d'un époux. Pour elle, et vers elle, montait dans l'air aveugle l'envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces ressauts de voluptés d'autant précieux à son rite qu'elle avait dû les ignorer. L'on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour s'enlacer encore jusqu'à l'épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient, vides de désirs et sans forces pour de nouveau ruts encore, se redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente: