Je me ressouvins de ces minutes exquises où les fleurs qu'il jetait dans mon esprit étaient plus belles et plus parfumées que celles dont je dépouillais le parterre pour lui en faire hommage.

Certes, je n'ignore pas que dans le livre qui m'est consacré, il m'a traitée en simple volatile, qu'il m'a représentée comme une gamine sans cervelle dont l'ignorance le reposait, et mes bonnes camarades m'ont prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma physionomie, en même temps peut-être que celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas moins une fortune singulière pour moi que d'avoir été l'occasion d'une œuvre comme celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que je lui pardonnerais le moins, c'est d'avoir tenté de me faire passer pour morte, au lieu d'avouer carrément que j'avais levé le pied avec le petit Max. Mais ceci est une tout autre affaire...

Si je ne craignais d'employer une image désastreuse, je dirais que la gloire présente de Marrès me couvre de son ombre—mais comment une gloire aussi brillante aurait-elle une ombre?

Au surplus, je m'égare et je dois terminer cette trop longue préface.

Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena prendre un bock à la brasserie Marengo.

—J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il.

—A cause du veau? demandai-je étourdiment.

Il eut un haussement d'épaules:

—Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il.

Honteuse, je me fis toute petite et nous restâmes sans parler. Mais son silence même, on le sait, dit toujours quelque chose...