VII

Retour en arrière. — Revirement dans la politique prussienne. — Stieber inculpé d’arrestations arbitraires. — M. de Mohrenheim confie à Stieber une mission délicate. — La princesse de S… et Edgard R… — Stieber entre au service de la police secrète russe. — Son entrevue avec M. de Bismarck. — Il est envoyé en Saxe et en Bohême. — Arrestation de l’espion prussien à Trautenau. — L’attentat de Charles Blind. — Stieber reprend publiquement ses fonctions. — Comment il se vengea de sa mésaventure en Bohême. — La presse française et M. de Bismarck. — M. Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi de Prusse. — Brunn et l’invasion prussienne. — M. Benedetti à Nikolsbourg.

Nous avons anticipé sur les événements en suivant M. le chevalier Wollheim jusqu’en 1870. Pour que notre exposé de l’histoire de la police secrète prussienne soit complet, nous sommes obligé de revenir en arrière, à la fin de l’année 1858.

A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par le cabinet libéral Hohenzollern.

On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction, la police secrète est en plein krach. Pour bien affirmer le caractère sincère de ce revirement, des poursuites sont exercées contre Stieber pour les différentes illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du prétendu prince d’Arménie et dans les règlements des billets d’officiers.

Ces poursuites, qui motivèrent même un instant l’arrestation de Stieber, firent un bruit énorme.

Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des pièces qui compromettaient fortement le ministre de la justice, M. Simons, et le procureur général, M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats, Stieber ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur et quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mort au cours du procès, le policier fut acquitté ; mais il n’échappa pas à la mise en disponibilité, qui entraînait une réduction considérable de ses appointements.

Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé d’arrestations arbitraires et d’abus de pouvoir, on l’accusa également d’avoir fait mourir de faim un de ses propres enfants. Cette imputation se produisit d’abord dans un journal de Hambourg : la Réforme. Un écrivain qui montrait alors une très vive hostilité contre Stieber raconta qu’en 1849 celui-ci avait confié un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition. Cette calomnie (car c’en était une) gagnait un peu en consistance, en raison de la mort de l’enfant. Mais le procès intenté d’office par le procureur général à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu beaucoup plus tard, devait être attribué à la fièvre scarlatine. L’action se termina par une condamnation à neuf mois de prison du journaliste hambourgeois.


Voici donc le chef de la police occulte berlinoise rendu aux douceurs de la vie privée, mais pas pour bien longtemps, comme le prouvera la suite. L’accès de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère Hohenzollern fut de courte durée et le successeur du « père Antoine[32] », M. le baron de Bismarck, n’était pas homme à dédaigner les services des mouchards.