— Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre suffisamment gracieuse, flattant son amour-propre, laissant supposer qu’elle l’a remarqué.

— Y songez-vous, monsieur ? se récria le diplomate, Mme la princesse de S… écrire une semblable lettre !…

— Eh ! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage que par les petits papiers que le drôle a en sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui enlèverons cette lettre avec les autres. Suivez bien mon raisonnement… Je connais cet Edgard R… C’est un ancien homme du monde réduit aujourd’hui aux expédients, aux escroqueries. Mais il lui reste de son passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de Mme de S… un billet tel que je l’indique, il n’aura aucun soupçon, si, par un messager que je me charge de lui dépêcher, Mme de S… lui donne un prétendu rendez-vous ici-même. Il tombera dans le piège comme un enfant. L’amener là, c’est tout ce que je vous demande. Le reste me regarde, moi et deux ou trois solides gaillards résolus et musclés à souhait.

— Mais s’il n’a pas les lettres sur lui ?

— Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger dans une de vos caves, jusqu’à ce qu’il indique où les papiers se trouvent. Mais je suppose que cela sera inutile.

En effet, les choses se passèrent comme le très perspicace Stieber l’avait prévu. Sur un billet assez galamment tourné, Edgard R… s’imagina pour tout de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc tout naturel de se rendre à un rendez-vous nocturne que la dame lui donnait dans l’hôtel mitoyen de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le jardin très touffu situé derrière la maison, par une porte donnant sur une petite ruelle, il trouva une dame ayant à peu près la tournure et portant le costume de la princesse de S… C’était une femme de chambre ressemblant un peu à sa maîtresse, à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la bouche, la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit parc. Edgard R… était aux anges, lorsque, tout à coup, il se sentit saisi, bâillonné et ficelé. C’étaient les deux gaillards de Stieber, qui, cachés dans l’épais feuillage des arbres, s’étaient élancés sur l’infortuné amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui laisser le temps de revenir de sa surprise et de crier. Évidemment, Stieber, qui aimait à puiser ses trucs dans les romans, avait lu les Mohicans de Paris, qui venaient de paraître.

Edgard R… fut immédiatement fouillé, et on trouva cousus dans la doublure de son paletot les précieuses lettres et le billet de la princesse.

Dès que les gens de Stieber se furent assurés de cette bonne prise, ils relevèrent leur victime, mais sans lui ôter son bâillon. Ils conduisirent Edgard R… dans l’une des pièces de l’ambassade, où une certaine somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait eu l’audace de réclamer, lui fut comptée.

— Il y en aura autant pour vous au bout de l’année, lui dit la personne qui lui remit cet argent, si vous vous taisez sur ce qui s’est passé ; c’est du reste dans votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous pourriez toujours être poursuivi pour chantage et complicité de vol.

Edgard R… promit de se taire et se tut.