Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que Mme la princesse de S…, en grande dame slave et fantasque qu’elle était, s’éprit de curiosité et ensuite d’autre chose pour l’homme qui, sur quelques lignes de sa main, avait donné dans un piège en somme assez grossier.
Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R…, qu’un héritage avait remis à flot, se rencontrèrent dans une ville d’eaux où leur liaison causa grand scandale.
Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous avons rapporté ce petit épisode, c’est parce qu’il eut pour Stieber les plus brillants résultats. L’insurrection polonaise venait d’éclater, on ne parlait que de complots contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient que ces attentats étaient préparés en Allemagne, et que les conjurés voulaient profiter du voyage annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour les mettre en exécution.
Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim, d’organiser un véritable corps de police secrète, dont la tâche consistait exclusivement à surveiller les émigrés polonais[33] et à garantir la sûreté personnelle du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter son personnel. Outre le remboursement de tous les frais, des appointements superbes, qui le dédommageaient amplement de la perte de son emploi en Prusse, lui furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du reste, pas aussi à plaindre qu’il avait voulu le faire croire un instant. Malgré sa nombreuse famille, et bien que ses appointements officiels n’eussent jamais dépassé 1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux chef de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter sur ses « économies » un vaste terrain où il fit bâtir, et qu’il revendit avec d’énormes bénéfices. Pendant deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent complètement. Il avait embauché la plupart de ses anciens sbires, que le ministère libéral avait congédiés, et toute une escouade d’aventuriers et de chenapans à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute heure du jour et de la nuit autour de la petite villa qu’Alexandre II avait l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait les eaux d’Ems. Ces individus marquaient si mal, comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut effrayé, croyant que c’étaient des voleurs méditant un mauvais coup.
[33] La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort.
Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber avait recours aux belles et faciles demoiselles de cette ville de joie allemande[34] pour découvrir leurs secrets. Il avait à son service tout un escadron volant de cotillons qui souvent lui fournissait — le Polonais a le cœur tendre et l’humeur volage — d’utiles et précieuses informations.
[34] Voir l’Allemagne amoureuse. 1 vol. Dentu, éditeur.
Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864, le sieur Brass, rédacteur en chef de la Gazette de l’Allemagne du Nord, un renégat démocrate-socialiste qui avait vendu son journal à M. de Bismarck, pria Stieber de passer le soir même au bureau de la rédaction de cette feuille.
Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient mutuellement. Le grand « reptile » et le chef policier étaient deux âmes sœurs capables de se si bien comprendre ! Ils avaient donc des rapports fréquents, presque journaliers.
Après avoir, en bon père de famille, pris son thé avec les siens, Stieber, armé d’un parapluie, car il pleuvait à verse, se mit en route pour la Wilhelmstrasse, où sont situés les bureaux de la feuille officieuse, qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la calomnie sur les libéraux et les progressistes soutenant la lutte célèbre connue sous le nom de « conflit parlementaire ».