La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux étaient complètement déserts. Seul le rédacteur en chef travaillait encore dans son cabinet directorial. M. Brass corrigeait des épreuves qui lui avaient été « remises en double », car un paquet de placards du même article était posé sur un coin de la table, devant un siège vide attendant un visiteur.
— Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque Stieber eut été introduit et tandis que le policier se chauffait auprès d’un grand poêle, cette soirée peut avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis longtemps, je voulais vous mettre en rapport avec le premier ministre. Il va venir dans quelques instants pour corriger, comme il le fait fréquemment, un article rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin. Vous aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez de lui plaire, je suis sûr qu’à la première occasion il vous emploiera et vous rendra la position que ces gredins de libéraux vous ont enlevée.
Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami.
Une petite porte en tapisserie communiquant par un escalier directement avec la rue s’était ouverte, et la puissante carrure surmontée de la tête de bouledogue de M. de Bismarck parut dans l’encadrement.
Le premier ministre était assez difficile à reconnaître : d’une part le collet de son ample manteau relevé jusqu’aux oreilles, de l’autre sa casquette d’uniforme enfoncée jusque sur les yeux, dissimulaient complètement sa figure.
A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il jeta négligemment sur un meuble, ôta sa casquette et se montra dans cet uniforme de colonel de la landwehr, qui semble avoir été créé exprès pour lui, tellement il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit par une légère inclinaison de tête au profond salut de Stieber.
— Ah ! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en apercevant les placards. Et immédiatement — après s’être toutefois donné le temps d’allumer un cigare — il prit dans un plumier un énorme crayon long de trente à quarante centimètres, taillé des deux bouts ; et, sans se préoccuper autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut l’article, changeant une phrase par-ci, modifiant un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de crayon brusque et sec.
— C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il, lorsqu’il eut fini, vous leur donnez leur compte ; décidément, mon cher Brass, vous êtes un bon molosse et vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist et autres progressistes vont encore pousser des rugissements !
D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber, que M. Brass présenta enfin.
— Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans autre préambule, de ne pouvoir vous rendre votre ancienne position, mais il y aurait trop de criailleries. Il faut encore laisser passer quelque temps… Mais en attendant je voudrais vous confier quelques missions très confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême. Il y a là une foule de renseignements à recueillir et dont j’aurai besoin quand les choses se gâteront décidément avec nos voisins et chers amis les Autrichiens… Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je ne serais pas fâché de savoir ce que ces gens-là font, et surtout ce qu’ils méditent relativement à notre grand-duché de Posen… Il ne faut pas que l’on soupçonne nos relations, cela ferait trop de bruit ; et, dans l’intérêt même de vos renseignements, le public doit croire que votre disgrâce continue. Brass se chargera de me faire parvenir vos notes ; de temps en temps, nous nous rencontrerons ici. Servez-moi bien ; je ne suis pas de ceux qui lâchent leurs collaborateurs. Le jour viendra où je n’aurai plus de ménagements à garder, où tous seront à mes pieds, me demandant pardon de m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler nos comptes.