A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en mouchard ambulant, — tantôt en photographe, tantôt en saltimbanque ou en marchand de statuettes de plâtre et d’objets de piété, — parcourut les contrées où deux ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa.

Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure dans la petite ville de Trautenau, où il s’était présenté en « colporteur », offrant à tout le monde des marchandises qui ont le don de plaire aux paysans : foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et simili-argent, livres de messe et livres d’images. Un voyageur de commerce de Berlin crut reconnaître le prétendu « camelot », et le dénonça aux buveurs rassemblés dans la salle commune de la principale auberge. Justement des rumeurs relatives aux espions couraient par tout le pays ; la foule, excitée par le voyageur, très heureux de se défaire d’un concurrent, se rua sur le faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite devant le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en prison pendant toute la nuit et le fit expédier le lendemain à la frontière par la gendarmerie.


Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche, M. de Bismarck traversait la Wilhelmstrasse, rentrant à l’hôtel des affaires étrangères, quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups de revolver. Les balles s’aplatirent sur la cotte de mailles que le comte, prévenu vaguement, portait sous ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur l’auteur de cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit au poste le plus voisin, le jeune homme s’affaissa sur le plancher, et avant qu’il fût possible de lui administrer le plus léger secours, il avait cessé de vivre. Au moment de son arrestation, il avait avalé un poison violent contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers trouvés dans ses poches établirent que ce jeune Brutus germanique était Charles Blind, fils adoptif d’un des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné jeune homme avait voulu tuer celui que beaucoup de ses futurs adulateurs considéraient alors comme le fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi, il s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat fit une impression profonde sur le chancelier. Il ne voulait pas admettre que l’acte de Charles Blind fût isolé ; selon lui, le jeune fanatique était l’émissaire d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué, mais d’autres viendraient à la rescousse ; or, au moment de risquer cette grosse partie, dont il préparait le jeu depuis cinq ans, à la veille de toucher au but, M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes espérances de son ambition.

S’il y avait complot, il fallait le déjouer ; s’il y avait des complices, il fallait les découvrir.

Le seul homme capable de remplir une semblable tâche, c’était Stieber, le roi des limiers, connaissant sur le bout des doigts son personnel démagogique.

Cette fois, le premier ministre n’hésita plus ; sans s’inquiéter des criailleries et des réclamations, il télégraphia à l’ex-chef de la sûreté, qui prenait les eaux sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin sans désemparer pour reprendre ses anciennes fonctions.

Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut effectivement déclarée, Stieber fut nommé chef de la police de campagne au grand quartier général. En cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux commissaires de police et quelques agents triés sur le volet lui furent adjoints.

Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre particulier, et, en somme, assez difficiles à définir. Il n’avait rien à voir à la police militaire proprement dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était exercée par leurs prévôts ; il n’était pas chargé non plus du « service d’informations », vulgairement appelé « espionnage », dont M. de Moltke avait tous les fils en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin, de tout ; c’était au « chef de la police de campagne » que devaient échoir les besognes louches et inavouables, la surveillance de quelques princes suspects aux yeux de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la surveillance des journalistes autorisés à suivre le quartier général, etc. ; bref, c’était l’homme que le chancelier voulait avoir à portée de son bras pour lui faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être chargé.

A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé par la perspective de pouvoir de nouveau satisfaire ses goûts pour l’arbitraire, trouva moyen de faire parler de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré en fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être depuis six ans.