Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu avec l’armée bavaroise des traités pour fournitures.
Stieber vint avec fracas faire une perquisition dans les bureaux de M. Epner, le commerçant en question. Il l’obligea à produire ses livres et dressa procès-verbal.
M. Epner dont l’innocence avait été complètement démontrée, se plaignit auprès du président de la police locale, et celui-ci, M. de Bernuth, infligea à Stieber un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit son protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le lendemain, Stieber partit pour la Silésie par le même train qui emportait le roi et le premier ministre.
Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler des principaux faits de guerre très connus de la courte campagne de Bohême, commencée le 22 juin 1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne fut divisée en deux parties ; l’une traversa la Saxe, abandonnée par son roi et ses troupes, tandis que l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume était à la tête de la première armée, qui eut à lutter presque chaque jour contre les Autrichiens, défendant bravement, mais sans succès, le sol de la patrie.
Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement meurtriers fut livré autour de la petite ville de Trautenau, où la mésaventure que nous avons rapportée était arrivée au chef de la police de campagne. Les Prussiens s’emparèrent d’abord de la ville, mais ils en furent délogés par les Autrichiens, qui, à leur tour, en furent définitivement chassés, lorsque l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant la lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient retranchés dans les maisons et tiraient sur les assaillants par les fenêtres et les lucarnes. Stieber, impatient de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient pris part à la lutte ; que les femmes avaient jeté du pétrole et de l’eau bouillante sur les grenadiers prussiens, et que cette résistance avait été organisée et préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A la suite de ce rapport absolument mensonger, que plusieurs misérables faux témoins avaient confirmé, la petite ville fut livrée au pillage ; plusieurs maisons désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se défendaient furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber, on arrêta le Dr Roth, membre du Parlement autrichien, et on le maltraita de la plus prussienne des façons. Il aurait certainement été fusillé sur place, si un général qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis et la comparution en conseil de guerre de l’infortuné bourgmestre, qui prouva enfin qu’il était la victime innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une « vengeance ». Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée, augmenta encore l’antipathie instinctive des militaires pour « le chef de la police de campagne », et pendant toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le consolait mal la protection toute-puissante de M. de Bismarck.
Nous avons dit que la surveillance des journalistes autorisés à suivre les opérations militaires faisait partie des attributions de M. Stieber. Il reçut sous ce rapport les instructions très particulières de M. de Bismarck, et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens, dont trois ou quatre se trouvaient à la suite du grand état-major. Les journaux français étaient alors divisés en deux camps, les uns étaient autrichiens, les autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs avec une fougue extraordinaire, une véritable furia francese. Le Siècle (dirigé alors par M. Léonor Havin, et dont la rédaction était toute différente de celle d’aujourd’hui)[35] et la défunte Opinion nationale étaient certainement plus prussiens que leurs confrères la Gazette de la Croix ou la Gazette nationale, tandis que les journaux les plus patriotiques de Vienne pâlissaient certainement à côté de l’« ostracisme » du Constitutionnel ou de la France. En lisant ces articles où des Français s’échauffaient si fort pour un drapeau qui n’était pas celui de leur pays, on se demandait pourquoi les auteurs de ces ardentes polémiques restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi ils ne luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque à pointe, celui-là du shako noir bordé de jaune. Lorsque toutes les considérations personnelles pourront être mises de côté, un mémoriste futur nous dira peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule animait les Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si cette conviction n’était pas aidée et étayée par d’autres considérations d’un ordre différent.
[35] Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur actuel du Siècle, l’honorable M. Jourde.
Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de dédaigner la presse, mais qui pendant toute sa carrière a su apprécier et tirer parti de cette « sixième grande puissance », estimait à son prix le concours bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de la presse parisienne, et justement cette fraction qui, en raison de son attitude libérale, exerçait la plus grande action sur l’opinion publique. Rien ne fut négligé pour encourager ces journaux à persévérer dans leur ligne de conduite, si profitable à la maison de Hohenzollern. On ne leur ménageait ni les égards ni les renseignements, cette manne précieuse des publicistes. M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi Guillaume, un grand seigneur s’il en fut, était toujours visible pour les journalistes parisiens en quête d’informations, et M. Bamberg, le consul de Prusse, était trop heureux de se mettre en quatre pour procurer une « primeur » aux écrivains qui daignaient l’honorer de leur amitié et accepter les succulents dîners cuisinés dans sa villa d’Enghien.
Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse, le Siècle, en raison de son ancienneté, de son énorme tirage et de l’autorité qu’il avait acquise dans le monde diplomatique et dans le monde financier, et aussi en raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort, d’origine belge, fut accueilli et traité au quartier général avec tous les honneurs dûs à un véritable plénipotentiaire. Il importait en effet que les correspondances insérées par le journal de la rue Chauchat se ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur était l’objet, et que les centaines de milliers de lecteurs du Siècle fussent émerveillés des qualités dignes d’admiration des soldats de Guillaume. Dès son arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons soins de Stieber et à sa plus zélée sollicitude.
Le chef de la police de campagne s’acquitta de son mandat à la perfection, veillant à ce que le journaliste parisien trouvât partout gîte et nourriture, ce qui n’était pas toujours facile, car la Bohême est un pays assez pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens avaient fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ de bataille, et poussa l’obligeance jusqu’à lui donner une foule de détails, qui naturellement figurèrent à la plus grande gloire de l’armée prussienne dans les colonnes du Siècle. Comment être désagréable à des gens qui font tout pour vous plaire ? Les lettres du Siècle furent si goûtées à la cour de Prusse, qu’après la guerre le roi résolut d’envoyer une décoration à M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de l’Europe s’était compliquée ; de gros nuages de guerre s’étaient amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il agît de son propre mouvement, soit qu’il y fût contraint par son directeur, l’ex-correspondant du journal parisien refusa cette croix. Le roi Guillaume fut, dit-on, furieux ; considérant ce refus comme une insulte personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait plus de décoration à un journaliste.