Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la riche cité manufacturière de Brunn, capitale de la Moravie, où Guillaume établit pendant quelques jours son quartier général. Là, ce policier vindicatif put se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude des habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la moindre hostilité.

« Je me rendis à la mairie, raconte Stieber dans ses Mémoires, et je demandai qu’on me livrât la police, le télégraphe et la poste. Je trouvai le plus grand empressement à satisfaire mes désirs. Il y avait ici un gouverneur impérial et un directeur impérial de la police. Tous deux ont pris la fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de l’après-midi, séance de la municipalité ; j’y ai assisté, revêtu de mon uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi mes fonctions. Le roi et sa cour ne sont arrivés que le soir ; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et du haut clergé. On n’a pas manqué de prononcer les inévitables discours. La ville de Brunn est très riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à notre égard. Je suis logé dans un hôtel de premier ordre, avec nourriture et vin à discrétion. J’ai à ma disposition une calèche et deux agents de police. Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent à côté de ma voiture, un agent autrichien se tient sur le siège à côté du cocher : je ne fais pas mince figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient dans la ville ; quatre autres continuent de paraître avec ma censure. Il y a aussi un théâtre où j’ai permis de jouer sous bonne et due surveillance. »

On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de la part des drapiers de Brunn avec la réception qu’on lui fit plus tard à Versailles. Mais il n’est pas de roses sans épines. Les généraux étaient médiocrement flattés de voir un mouchard étaler son importance dans un carrosse escorté de cavaliers et jouer au potentat. Dans une lettre à sa femme, Stieber exhale ses plaintes :

« Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante, dit-il, je ne suis pas toujours sur un lit de fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il est difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout quand chacun veut commander. Heureusement, je me moque de tout puisque tout cela est passager. Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on a d’ennuis. J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que M. Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position au milieu de toute cette aristocratie militaire. »

Pendant les négociations qui se poursuivirent à Nikolsbourg et qui précédèrent la conclusion de paix de Prague, Stieber occupa un appartement dans le château même où les plénipotentiaires se réunissaient tous les jours.

Il devait surtout surveiller le diplomate français, M. Benedetti, qui venait d’arriver au quartier général comme pour bien marquer l’intervention de Napoléon III, son maître. C’est dans ce château, appartenant au ministre des affaires étrangères autrichien, que Stieber vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois Karolyi, qui avait jadis ébloui tout Berlin par l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche, attablés devant une cruche en grès remplie de bière et discutant les préliminaires du traité de paix.

Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck et tout leur monde retournèrent à Berlin. Il y eut des récompenses, des grades, des croix et des dotations pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas oublié. Il reçut le titre de Geheim-Rath (conseiller intime) et fut placé à la tête de la haute police d’État.

VIII

La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de 1867. — Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent provocateur. — Les conciliabules des réfugiés polonais aux Batignolles. — Comment fut complotée la tentative d’assassinat contre le Tsar. — Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck. — Conséquences politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre Alexandre II. — La journée du 6 juin à Longchamps. — Un agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski. — Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck. — La Russie laisse faire la Prusse en 1870.

Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année suivante ! Au lieu des horribles tableaux de guerre, de meurtre et d’incendie auxquels le roi Guillaume assistait en Bohême, c’était le magique et splendide panorama de la grande exposition du Champ-de-Mars qui se déroulait devant les yeux du vainqueur de Sadowa.