Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique, le roi de Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant dans ce beau pays de France, si fier des richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa capitale. Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en vertu de quelque mystérieux quos ego ; la grande tragédie avait été ajournée, il n’y eut de place que pour la féerie à grand orchestre avec accompagnement de flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons de vin de Champagne.

La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à l’annonce de l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le Grand qui avait poussé avec tant de vigueur l’œuvre commencée par son aïeul. Une légende s’était formée autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une prestesse inconnue depuis Napoléon Ier les provinces et les royaumes.

Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme et d’humanisme, ce monarque casqué était un type d’un autre âge, le type du sabreur, qu’on était plutôt tenté de considérer par le côté grotesque que par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse privée de toute appréciation et de tout sain jugement des affaires d’Europe, le César germain n’était que le général Boum de la « grande-duchesse de Gérolstein ».

Justement cette perspective de voir en chair et en os un héros de théâtre-bouffe fit « faire recette », comme on dit en argot de théâtre, à l’arrivée du roi de Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les oisifs affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur tout le parcours royal, mais on vit les députés du Corps législatif déserter en masse la salle des séances et aller faire haie sous les arcades de la rue de Rivoli pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire avec tant de fracas : Guillaume, Bismarck et de Moltke.

Derrières les calèches, sortant des remises impériales et qui avaient été chercher au débarcadère les hôtes illustres de Napoléon III, venaient quelques coupés d’aspect plus modeste.

L’une de ces voitures était occupée par le conseiller intime Stieber. Depuis quelques jours, le chef de la police prussienne avait envoyé sur place les plus habiles de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci poussèrent, au passage du roi de Prusse et de sa suite, des « vivats » qui n’eurent aucun écho.

En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar Alexandre s’était rendu à l’invitation de Napoléon III. On ne voyait alors dans cette visite simultanée des deux souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite ; mais depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très sérieux (entre autres les Origines de la guerre de 1870, par Rothan) ont pu se convaincre que cette coïncidence avait été voulue et préparée par la diplomatie prussienne afin d’empêcher un rapprochement trop sensible entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait certainement produit, si Alexandre II s’était trouvé seul livré à l’influence de son hôte, qui n’avait pas encore perdu toutes ses qualités de « charmeur ».

Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les intentions de la diplomatie prussienne.

Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse, s’était bien gardé d’abandonner ses relations avec la police secrète russe, avait à veiller à la fois sur Alexandre et sur Guillaume. Sachant que des Polonais très nombreux vivaient en France, et que parmi eux se trouvaient des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés, pendus ou déportés, il concentra tous ses efforts et toute son activité pleine de ruse à deviner et à prévenir les plans et les complots des réfugiés. Longtemps à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration ; tout Polonais suspect était filé par un de ces agents. Grâce à de faux frères que les mouchards attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par semaine dans un petit pavillon situé avenue de Clichy, au fond d’un jardin, à une petite distance des fortifications.

Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du pays, on lisait les journaux clandestins, on discutait parfois des conditions d’alliance avec la secte des Nihilistes russes, qui venait de s’affirmer par la tentative d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au jardin d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable que, comme cela arrive très souvent, ce fut un des agents provocateurs à la solde de Stieber qui mit en avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à Paris pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie favorablement par la plupart des compères, tandis que d’autres, les vrais patriotes, protestèrent énergiquement contre une telle action, qui ne pourrait, en aucun cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui compromettrait la bonne renommée de la France. Les dissidents s’abstinrent désormais de venir avenue de Clichy, et, comme ils représentaient les éléments les plus intelligents et les plus modérés, la réunion fut livrée tout entière à la direction et aux inspirations des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement au courant de ces conciliabules, tandis que la police française, trop occupée ailleurs, ne s’apercevait de rien.