A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal une dépêche très pressante d’un de ses principaux agents, lui indiquant un rendez-vous pour le soir même, dans un petit cabaret borgne situé près des Halles. Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très urgente. Aussi, à peine descendu à l’ambassade de la rue de Lille, où il logeait, ainsi que M. de Bismarck, tandis que le roi et le prince royal étaient installés aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une barbe postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son agent. Au moment où le chef de la police secrète franchit le seuil du restaurant, il fut pris à part par celui qui l’attendait : « Ils ont décidé, fit-il d’un ton bref, d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain au retour de la grande revue donnée au bois de Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au sort pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom sorti de l’urne. »
Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel on lisait : Boleslas Berezowski.
— C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique, le hasard ne pouvait pas en désigner un meilleur, il ne reculera pas.
— Vous le connaissez ?
— Parbleu ! fit l’agent, nous sommes du même village ; il est mon ami intime. Quelquefois nous nous disputons, quand je lui reproche de n’être pas assez chaud.
— Eh bien ! ne le perdez pas de vue, vous entendez ? Faites-le suivre pas à pas, je vous donnerai des instructions nouvelles. Revenez ici ce soir à minuit.
Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire à la Préfecture de police. Il voulait mettre M. Piétri au courant de ce qu’il venait d’apprendre et l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet de police dînait au château de Saint-Cloud.
De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais de l’Élysée, où logeait le Tsar ; mais, là aussi, la maison était vide, le Tsar était dans un petit théâtre du boulevard où brillait une comédienne fort en vogue, et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la ville.
Au moment où Stieber se faisait descendre devant l’ambassade d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement attelée, franchit la porte cochère de l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui, après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un tour de Bois.