Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre à son cocher d’arrêter.

— J’ai une communication de la plus haute importance à faire à Votre Excellence, fit à voix très basse le conseiller intime.

— Sera-ce long ? demanda le chancelier d’un air enjoué.

— Cela dépend.

— Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade. Qui sait quand j’aurai encore une heure à moi ?… Montez.

Le policier prit place sur les coussins de la victoria.

M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile sinon impossible à reconnaître pour ceux qui se le figuraient en uniforme de dragon, tel que le représentaient les nombreuses gravures et les innombrables photographies répandues dans Paris. Avec son ample redingote de coupe quelque peu démodée, avec son chapeau de haute forme enfoncé jusque sur les yeux, il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard venu à Paris visiter l’exposition, en compagnie du notaire de son chef-lieu, dont Stieber réalisait assez bien le type. Le fait est que la victoria se perdit sans exciter la moindre attention au milieu de la cohue de voitures qui allaient et venaient dans cette large avenue des Champs-Élysées, si belle les soirs d’été.

— Voyons, de quoi s’agit-il ? demanda le comte au conseiller intime, lorsqu’ils furent installés l’un à côté de l’autre.

— On veut assassiner demain l’empereur de Russie !

— Encore quelque sornette… ou quelque conte imaginaire ! fit M. de Bismarck en haussant les épaules.