— Non pas… je connais l’assassin, il m’a été désigné par un des affiliés… J’ai couru à la préfecture de police pour le faire arrêter.
— Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre ?
— Non, la préfecture était vide, et si je ne joins pas M. Piétri cette nuit, un malheur peut arriver, car qui sait ?… demain, ce sera trop tard…
— Oui ! oui ! ce serait un grand malheur si un prince aussi noble, aussi bon que S. M. Alexandre II tombait sous le coup d’un vulgaire assassin… C’est un crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à tout prix… J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber ?
— Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes hommes de suivre pas à pas l’assassin, de ne pas le quitter…
— A merveille… De cette façon, si par hasard la police française ne l’arrêtait pas à temps, il y aurait autour de lui, au moment même de l’attentat, des gens qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup mortel.
— Sans doute…
— Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait… Avez-vous réfléchi aux conséquences politiques d’un pareil événement, M. Stieber ? fit M. de Bismarck après un moment de réflexion… Le Tsar Alexandre, voyant que la police impériale n’a pas su le protéger, quitterait la France… Et sous quelle impression !… Je le connais… Bien des projets politiques tomberaient à l’eau, et le « charmeur » risquerait d’en être pour ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance… Oui… Et si l’auteur de la tentative échappait au dernier châtiment, si un jury de bons bourgeois, pleurant comme des veaux, quand l’avocat les apitoiera sur le sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à Saint-Pétersbourg et la nappe serait déchirée[36] pour bien longtemps entre la France et la Russie… et j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête… Cette tentative serait pour nous autres Allemands quelque chose de providentiel ; tandis qu’en faisant arrêter l’assassin, la police française aura pour elle l’honneur de la découverte du complot, elle recevra des félicitations et des remerciements pour son activité et sa sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé de Napoléon, et nous, nous serons forcés de nous garder à pique à Saint-Pétersbourg, et à carreau à Paris…
[36] Das Tischtuch wäre zerrissen, locution familière pour exprimer une brouille.
La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe ; des centaines de petits points bleus, rouges, verts, brillant dans l’air transparent et tiède de la nuit, se croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des feux follets : c’étaient les lanternes d’une foule d’autres voitures, dont l’interminable file s’allongeait jusqu’au bout de la route du Bois. Beaucoup de Parisiens et de nombreux étrangers étaient venus là pour respirer les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées qui se dégageaient des massifs. Assez longtemps, le comte de Bismarck se tut ; puis il se mit à énumérer différents incidents survenus pendant le voyage, et fit quelques observations assez piquantes sur des personnages de la cour impériale.