Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire de Faulquemont, qui accourut tout éploré se jeter aux pieds de Stieber, le suppliant de mettre un terme aux scènes d’horreur qui signalaient le passage incessant des régiments allemands.
« Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en réquisition 50 gendarmes, écrit Stieber à sa femme, en date du 13 août, je ne réussis que très superficiellement à réprimer les excès.
« J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver des vivandiers qui pillaient et refusaient de m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent de ville attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains. Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de ses propres mains six Hessois, car nous tenions à sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne et à empêcher le pillage… Je me suis tellement fait de bile à cause de ce remue-ménage, que je suis parti subitement, bien que les chefs m’aient demandé de mettre un peu d’ordre. Mais c’était absolument impossible. »
D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson attestent également les excès de toutes sortes des envahisseurs. A Pont-à-Mousson régnait la famine la plus complète ; le propriétaire de la maison où logeait le chef de la police, un neveu du maréchal Davoust, vint prier Stieber de lui procurer un peu de pain pour lui et sa femme, une « dame d’une grande distinction », car ils n’avaient pas mangé depuis trois jours.
« Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite ville, écrit Stieber. Bientôt le typhus et la fièvre d’hôpital s’y feront sentir. »
« Bien que nous nous comportions très convenablement[39], dit-il dans une autre lettre, et que nous autres Allemands nous soyons de nature tellement débonnaire qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et voitures, ainsi que tout le bétail ; nous détruisons tous les chemins de fer, et depuis trois semaines on n’a pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau français. Nous gardons pour nous tous les vivres, des quantités énormes de bière et de vin sont perdues, les arbres de toutes les avenues et promenades sont abattus, tout le bois transportable sert à allumer les feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires suspendues, les fabriques complètement arrêtées… »
[39] Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, il n’aurait certes pas vanté la « nature débonnaire du caractère allemand ». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il suffira de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont « l’Allemand débonnaire » fait la guerre :
« Rémy père, — c’est l’un des noms qui figurent sur le monument commémoratif — :
« Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait à garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart, fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, le premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta sur le seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing et le revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni les prières de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au pied du lit, avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux fois, à bout portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant pour mort mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses deux blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.
« Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte absence que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais pour sauver son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais au château de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de Noël et d’Eugène Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que mes compagnons. Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé pour ma part, bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus finalement condamné à être passé par les armes. Les soldats m’avaient déjà dépouillé du peu que j’avais sur moi, quand apparut un chef qui leur intima l’ordre de me laisser libre. Bref, je m’alitai, après être parvenu à retrouver ma pauvre femme, qui, elle, avait été arrêtée, conduite par une troupe barbare, traitée de la façon la plus ignoble, et sur le point de subir les derniers outrages. »